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Hommage à ma mère

Mon père et ma mère
Amabilis Turcotte, ma mère, était institutrice dans une petite école de rang à Piopolis, là où mon père a grandi. Elle avait l'habitude de noter dans des cahiers toutes sortes de textes.  Certains sont signés, d'autres non: en  était-elle l'auteure?  Je ne saurais le dire.  Certains sont amusants, d'autres nous émeuvent, tous nous charment. 
Permettez-moi de partager avec vous quelques-uns de ces  très beaux textes d'une autre époque.

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Ce 31 mars 1933
«Vous aimerez quelquefois dans les pleurs», me disait un bon vieux prêtre quand je chantais mon bonheur au début de ma carrière d'enseignante.  Je médite ces paroles quelquefois et aujourd'hui j'en constate la justesse.
Alors, pour la lutte je m'étais armée; mais j'ai été faible... le découragement a visité mon âme et les larmes coulent le long de ma joue brûlante et se dispersent sur le papier.
Allons, à ton poste lutteuse, sois fidèle à ta devise, reprends ton calme, ferme les yeux sur toi-même, regarde plus haut et vois l'oeuvre de Dieu dans le monde.
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Ce 15 avril 1933
M. Le Curé est venu nous visiter.  Ses paternelles recommandations ont été bien accueillies par les enfants et les paroles bienveillantes qu'il m'a adressées sont à jamais gravées dans mon coeur.  Avec le grand Lacordaire, je dis: «Un simple commerce avec une âme élevée modifie la nôtre, il nous élève; on ne peut s'approcher des grands coeurs sans qu'il  n'exalte d'eux quelque chose qui pénètre jusqu'à nous, et nous rend plus digne à leur contact.»
Ma besogne va assez bien, il y a des revers par ci, par là;  dans le firmament quelques nuages gris s'amoncellent de temps en temps et l'orage n'éclate pas toujours.  C'est la vie!!! elle ne peut pas être tout à fait heureuse parce qu'elle n'est pas le ciel; ni tout à fait malheureuse en y étant la voie qui y mène.
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Ce 4 mai 1933
Après la classe
Les élèves se sont enfuis.  Le calme règne dans ma classe qui paraît se reposer un peu.  Je n'entends que le tic-tac monotone de l'horloge.  Le soleil jette un dernier regard sur les pupitres solitaires avant de disparaître à l'horizon.
J'aime cette heure où le jour cède le pas à la nuit; seule à ma petite classe, je jette un regard sur le travail accompli et je rêve!...
Bien ingrate est la mission de l'institutrice payée trop souvent hélas! par l'ingratitude.
Malgré tout, j'adore ma tâche, et que je suis heureuse quand j'ai réussi à éveiller, dans les jeunes âmes confiées à mes soins, de bons sentiments!  Leur obéissance, leurs sourires me font oublier tout... peines, ennuis...
Lentement l'horloge m'avertit de la fuite du temps, je m'arrache à ma rêverie... et par un beau soir de printemps où tout embaume, je regagne ma demeure.
Demain, je continuerai ma tâche!
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Lettre à Mme Lamalice (nom fictif ) qui m'écrit et me reproche:
a) de n'avoir pas classé son petit Georges d'après son mérite;
b) d'avoir injustement décerné à la petite fille de Mme L'Heureux ( nom fictif ) un prix laissé par M. l'Inspecteur;
c) de donner des leçons trop courtes.
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Madame,
Depuis la réception de votre lettre, j'ai fait maintes fois mon examen de conscience pédagogique, j'ai prié, j'ai même versé des larmes et plus je réfléchis plus je trouve immérités les reproches que vous m'adressez.
Vous êtes peinée que votre petit Georges n'ait pas été jugé capable de suivre ses condisciples de l'an dernier: je le suis moi-même et beaucoup.  Si je n'avais consulté que ses désirs et les miens, je lui aurais certes épargné cette humiliation.  Mais le classement des élèves, madame, n'est pas une affaire de sentiment.  L'institutrice ne doit avoir en vue que leur intérêt et je vous l'avoue en toute sincérité, c'est le seul mobile qui m'a guidée.  J'étais convaincue, et je le suis encore, que Georges se serait découragé et par conséquent n'aurait fait aucun progrès si je lui avais permis de monter à une division pour laquelle il n'est pas suffisamment préparé.  Je conserve avec soin les copies de l'examen préliminaire qu'il a subi et les principaux devoirs qu'il a fait depuis l'ouverture des classes, et, si vous le désirez, je les soumettrai volontiers au jugement de M. le Curé ou de messieurs les Commissaires et je me conformerai à leurs décisions.
Me suis-je trompée en décernant à la petite fille de Madame L'Heureux le prix laissé par M. l'Inspecteur?  C'est possible. Je sais que je ne suis pas infaillible.  Mais devant Dieu, je puis rendre le témoignage d'avoir agi avec droiture de conscience et impartialité.  Vous paraissez croire qu'il y a eu du favoritisme?  Même si le soupçon était fondé, vous avez là une belle occasion d'habituer votre enfant à agir par esprit de devoir et non dans l'unique espoir des récompenses.  Il vous eut été facile de lui faire comprendre que l'important n'est pas d'avoir un prix mais de le mériter.
Enfin les leçons seraient trop courtes?  J'ai connu, madame, des élèves qui, pour se justifier de ne pas étudier chez eux, abusaient de la confiance naïve de leurs parents en leur disant: «nous n'avons que quelques lignes à apprendre», ou encore: «Notre leçon de ce soir est la même que celle d'hier».
Votre petit Georges est-il capable de pareilles ruses?  J'hésite à le croire; cependant tout est possible.  Quoi qu'il en soit, c'est un point sur lequel il est très facile de nous entendre.  J'inscris chaque jour, dans mon journal de classe, la liste détaillée des leçons que je donne pour l'étude du soir.  Ce journal est à la disposition des intéressés.  Je vous invite à venir en prendre connaissance, et votre visite outre qu'elle me sera très agréable, me permettra de vous donner de plus amples renseignements sur ma conduite comme institutrice.
Je termine avec cet espoir et vous prie de me croire,
Votre institutrice dévouée,
Amabilis Turcotte
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24 octobre 1934
La première neige
Octobre! c'est encore octobre et déjà depuis trois ou quatre heures la neige tombe tranquillement.  Poussés par une légère brise du nord-est, de fins flocons d'ouate enveloppent les branches dénudées.  Bientôt le sol est tout couvert d'un manteau d'hermine, de la terre il ne reste plus un petit coin; tout a disparu sous cette couche de blanc duvet.
Regardez... à la fenêtre!  Une, deux, trois petites têtes blondes voient avec contentement tomber la première neige.  Comme ils sont fiers ces petits!  Écoutez leurs cris enfantins et voyez-les battre des mains!  Ils ne peuvent être plus heureux  et manifestent leur joie par de francs éclats de rire.  Ils s'en promettent déjà pour les parties de plaisir de tantôt.
Oh! ces petites créatures innocentes, dans leur joie naïve, comme elles sont loin de songer aux malheureux que la première bordée d'octobre effraie tant!  Que leur arrivera-t-il durant la prochaine saison? «Mon Dieu, ayez pitié de nous», implorent-ils. «Nous sommes sans secours, nous avons besoin de secours».  Ces pauvres comme ils sont loin de se réjouir de la première neige qui fait pourtant palpiter plus d'un petit coeur.
O belle nature, que tu es jolie ainsi parée de ce blanc manteau!  Cependant, demain peut-être, fondue par le soleil, la première neige disparaîtra et tandis que les petits enfants verront leurs rêves envolés, chez les pauvres renaîtra un nouveau rayon d'espoir... pour quelques jours encore.
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30 novembre 1934
Rêve de neige
La neige tombe... tombe lentement, semant partout ces blancs flocons nacrés.  Le ciel est si bas qu'on le croirait confondu aux sommets se dessinant dans les lointains brumeux.  Une paix exquise se dégage de toutes choses, de la nature qui semble se recueillir devant le déploiement immatériel de cette première neige.
Je jetai encore quelques regards au dehors, puis l'ambiance de l'heure aidant -on est si bien près du feu qui pétille- je glissai tout doucement dans le vaste domaine du coeur, au pays du souvenir...
L'album inséparable fut ouvert et, pieusement j'ai regardé longuement ces figures connues et aimées.  Quelques-unes dorment de leur dernier sommeil à l'ombre d'une croix.  Plusieurs sont loin, au devoir qui les a appelés.  D'autres enfin, dont les photos datent de loin ont depuis changé d'état de vie.  Nombre d'instantanés me rappellent des lieux, des paysages familiers, des scènes piquantes, souvenirs de vacances, de toutes sortes.
Chacune évoque à mon esprit des heures que le temps n'a pas effacées...
Sur une page surtout, je me suis arrêtée longuement: une douceur émue me monta au coeur, quand, au bas de cette page je lus ces simples mots «Forget me not», faisant renaître la page d'hier qui a gardé toute sa délicieuse fraîcheur... Oui nous avions cru l'avenir! mais le temps, creuseur fatal, mît un abîme entre nous; et tes yeux qui semblent faire des reproches, me font mal hélas! je ne voulais pas, je ne veux pas t'oublier mais un autre que j'aurais voulu, que je ne pouvais détester, est venu, qui aida à nous séparer.
J'ai refermé l'album évocateur, une heure de langueur envahit tout mon être, et je sens, avec le soir qui descend, un flot de regrets et de douce nostalgie affluer à mon coeur...
La neige tombe encore dans l'ombre qu'atténue cette première blancheur nacrée, et tout bas je bénis l'ambiance de cette heure neigeuse qui m'entraîna une fois de plus dans le domaine du Souvenir!
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