Bien avant l'arrivée des Européens en Terre d'Amérique, vivaient différentes nations indiennes. Sur le bord du Saint-Laurent, là où le fleuve s'élargit, dans un lieu appelé aujourd'hui Tadoussac, vivaient les Montagnais. Ces Indiens étaient pacifiques. Ils vivaient de chasse et de pêche.

Tous savaient confectionner de solides filets pour prendre le poisson. Quand ils chassaient, les arcs et les flèches, comme les pièges, toujours de leur propre invention, rivalisaient d'ingéniosité et d'originalité.

Leurs villages étaient constitués de wigwams regroupés dans le but de se protéger des loups et d'éventuels attaquants. Plusieurs petits villages étaient ainsi bâtis peu éloignés les uns des autres.

Les Montagnais ne craignaient pas seulement l'attaque des bêtes sauvages. Une nation appelée "les Géants" vivaient à quelques lieues. Ils étaient des ennemis notoires. Ces hommes étaient des colosses. On dit même que certains mesuraient plus de deux mètres. Leurs visages étaient laids, leurs dents pointues et ils étaient sournois et cruels. On disait même que c'étaient  des cannibales. Aux moments les plus innatendus, ils arrivaient par le fleuve en canot et attaquaient les paisibles Montagnais, en tuaient un grand nombre et repartaient avec d'autres qu'ils faisaient prisonniers et qu'on ne revoyait jamais.

Chez les Montagnais vivaient une jeune fille appelée Sagnah. Elle était devenue orpheline à la suite d'une attaque des Géants. Ils avaient amené son père avec eux et sa mère en était morte de chagrin. Toute la tribu en avait pris soin. Elle avait grandi choyée par toute la tribu. Elle était jolie, intelligente, pleine de vivacité et de bonté. Elle avait une fort jolie voix. Souvent, le soir, on s'assemblait autour du feu et Sagnah  charmait toute la tribu par sa voix christalline. À 16 ans, on la fiança à un jeune chef de la tribu. Le mariage devait avoir lieu quand, une nuit, les Géants attaquèrent leur village.

Ce fut une bataille sans merci. Les Montagnais se défendirent si bien que les Géants furent forcés de prendre la fuite. Cependant, ils amenèrent avec eux plusieurs prisonniers et parmi eux, Sagnah. Cette dernière ne perdit cependant pas courage. Sa plus grande inquiétude était le sort réservé à son fiancé. Était-il aussi prisonnier ? Pieds et poings liés, elle eut l'occasion de revoir les autres membres de sa tribu victimes du même sort qu'elle. Son fiancé n'était pas avec eux. Sachant très bien qu'il ferait tout pour courir à son secours, elle eut peur qu'il ne se fasse tuer par les Géants. Comment pouvait-elle lui faire signe ? Que n'aurait-elle pas donner pour lui faire parvenir un message ?
Quand elle entendit un pic cramponné à un arbre, frappant l'écorce à coup de bec. 

Elle chuchota:
- Petit oiseau, comme j'aimerais te voir voler vers mon fiancé pour lui apporter de mes nouvelles.

À sa grande surprise, l'oiseau s'approcha d'elle et lui chuchota :
- Donne-moi ton message !

Elle lui confia:
- Vole vite vers mon fiancé, le jeune chef. Dis-lui de ne pas me chercher. Je réussirai à m'évader par la ruse. Il doit attendre, être aux aguets... Vole petit oiseau, je compte sur toi !

Quand les Géants reprirent leur route, Sagnah fut amenée. Elle ne résista pas. Après plusieurs heures, ils arrivèrent enfin. Ils furent accueillis avec des cris de joie. On se rua sur les prisonniers pour les frapper. Mais l'un des Géants cria:
- Qu'on ne touche pas à cette fille !

C'était, Sagnah l'apprit plus tard, un des chefs de la tribu qui gouvernaient la nation.
On l'amena dans un wigwam spécial. Le chef voulait la réserver pour la grande fête qui serait organisée pour célébrer leur retour. Les autres prisonniers seraient remis aux femmes afin de les faire cuire pour les manger lors du festin.

Quel sort affreux réservait-on aux prisonniers ! Sagnah frémit en imaginant ce que son père avait du subir. Il fallait à tout prix qu'elle trouve un moyen de déjouer les plans de ses geôliers.
Elle finit par s'endormir d'épuisement. Au réveil, deux vieilles indiennes montaient la garde. Elle décida d'user de ruse pour les amadouer.
- Bonjour ! dit-elle avec son plus charmant sourire.

- Où donc te crois-tu petite sotte ? On est ici pour te nourrir. Tu vas manger, manger et encore manger.

- Ça tombe bien dit-elle, tremblant de peur, mais réussissant malgré tout à sourire, j'ai une faim de loup.

On lui apporta une montagne de nourriture.

- Croyez-vous vraiment que je puisse avaler tout ça ? dit-elle en riant.

-Tu es trop maigre ! dit l'une des vieilles en ricanant.

- Je vous en prie déliez-moi les mains afin que je puisse manger. Les pieds aussi s.v.p. ! Comment pourrais-je me sauver entourée comme je suis de Géants !

Au même moment, le chef entra. Les geolières lui demandèrent la permission de délier la prisonnière. Il y consentit.

Sagnah prit un bon repas car elle avait vraiment très faim. Puis, elle tressa ses longs cheveux noirs.

Les femmes lui dirent:

- Tu as l'air d'une fille des Montagnais se préparant à servir de dîner à notre grand chef !

S'efforçant de cacher sa peur elle fit la conversation avec les deux femmes. Elle les fit rire et leur proposa de chanter. Le chef entra de nouveau sous la tente mais elle fit semblant de ne pas le voir et continua son chant de sa voix pure et claire. Sa chanson finie, elle se retourna et regarda le Géant.

-Ah ! Tu étais là ? Tu as aimé ma chanson ?

- Comment t'appelles-tu ? dit le Géant sans répondre.

- Sagnah, et toi ?

- Apprends, jeune fille, s'écria-t-il d'une voix tonnante, que je suis Patitachekao, chef, avec mes trois frères, de la tribu des Géants ! Mon nom, Patitachekao, signifie « Tue et mange », et j'ai l'habitude de faire honneur à mon nom !

- Comme c'est terrible ! Es-tu toujours fâché comme ça ?

- Attention ! Si tu me manques de respect, je te ferai fouetter !

- Oh ! Ne fais pas cela, dit Sagnah, encore souriante, ( mais en réalité tremblante de frayeur), si tu me fais battre, je ne pourrai plus manger... et je vais maigrir !

Personne encore n'avait osé parler de la sorte au chef des Géants, et il se demanda si cette jeune fille ne serait pas une sorcière, déguisée en Montagnaise. Il fit venir ses trois frères. Ils avaient l'air aussi féroce et cruel que lui-même. Cachant sa terreur, Sagnah sourit bravement à ces méchants chefs et, à leur demande, chanta une de ses plus belles chansons.

Les quatre Géants sortirent du wigwam et tinrent conseil : si cette jeune fille était une sorcière, il fallait la brûler et non pas la manger, et si elle n'était pas une sorcière, pourquoi ne pas la garder et la soigner, et ne la manger que dans quelques mois ?

Sagnah entendit leur conversation et elle résolut de prouver qu'elle n'était pas une sorcière. On la consulta sur différents sujets, on la questionna... Sagnah répondait comme une enfant, et posait elle-même des questions qui semblaient si naïves, que les Géants se dirent : « Elle ne comprend pas suffisamment pour avoir peur, c'est pourquoi elle rit et chante. Ce n'est sûrement pas une sorcière ! »

Les jours et les nuits se succédèrent. Les deux vieilles restaient ses gardiennes. Petit à petit, elles devinrent même amies. Sagnah continua de chanter pour le plaisir des chefs.

L'une de ses gardiennes tomba malade suite à des blessures infligées par le chef. Sagnah essaya de la soulager en lui mettant de l'eau fraîche sur la tête et en lui chantant ses plus beaux airs. Dans un élan de sympathie pour Sagnah la gardienne lui fit deux cadeaux : un carré de cuir et une tige creuse.

- Le carré de cuir te rend invisible, lui dit-elle, et avec la tige creuse tu peux appeler le bon sorcier de la grande forêt. Ce dernier a juré d'exercer une terrible vengeance sur tous ceux qui se nourrissent de chair humaine. Pour les punir, il faut cependant qu'ils soient pris en flagrant délit. C'est un secret, appelle-le avec la tige seulement si tu te sens en grand danger.

L'indienne mourut quelques heures plus tard. Sagnah cacha soigneusement ses cadeaux en se promettant de les utiliser à la première occasion.

Un jour, le chef Patitachekao lui proposa de l'épouser en échange de lui laisser la vie sauve. Sagnah lui demanda le temps de réfléchir. Elle aurait la permission de faire une promenade dehors durant les trois prochains jours et le troisième jour, elle chanterait si elle était prête à devenir sa femme. Le chef y consentit.

Lors de sa toute première promenade, elle mit le morceau de cuir sur sa tête et s'aperçut vite qu'elle était ainsi invisible pour tous. Elle se mêla aux Géants et apprit qu'on se préparait à faire un festin pour célébrer ses noces avec le chef Patitachekao. Ce dernier se ventait de pouvoir tenir à distance le sorcier de la grande forêt grâce à un tomahawk magique qu'il portait toujours à la ceinture. Il ne pourrait jamais avoir connaissance de leurs festins. Quand il ne le portait pas, Patitachekao le cachait soigneusement sous une peau d'ours dans son wigwam.

Sagnah courut à son wigwam et eut tout juste le temps de redevenir visible, lorsque le chef parut :

- Ta réponse, Sagnah ? dit-il.

- Nous ne sommes qu'au deuxième jour, et tu m'as donné trois jours ! dit Sagnah.

- C'est vrai, répondit le Géant, mais je compte te trouver demain prête et consentante pour le festin de la noce !

Sagnah eut un frisson de terreur, mais sourit bravement et répondit :

- Je crois que tu m'entendras chanter un peu avant midi demain...

Et le Géant partit content.

Le lendemain, au petit jour, Sagnah se rendit invisible et partit vers le wigwam du chef pour voir ce qu'il faisait.

Il n'y était pas, alors elle entra, souleva la peau d'ours, trouva le tomahawk et le cacha sous sa tunique avec la tige creuse. Puis elle se sauva aussi vite que possible jusqu'en dehors du camp des Géants. Là elle redevint visible, le carré de cuir ne lui donnant le don d'invisibilité que dans les limites du camp. Elle prit la tige creuse et souffla dedans... la tige rendit un son rauque et sifflant... Tout à coup, une ouverture apparut dans les branches... un bruissement de feuilles se fit entendre... et le bon sorcier parut !
Il avait une longue barbe blanche et paraissait très agé, mais son visage annonçait la volonté et la force. Il avait des yeux profonds et perçants.

- Qui m'appelle ? demanda-t-il.

Il aperçut alors Sagnah qui lui raconta sa terrible histoire. Elle donna au sorcier le tomahawk dérobé dans le wigwam du chef et lui annonça qu'elle allait accepter la proposition de mariage du chef afin que le festin ait lieu. Elle n'avait pas oublié que sa geolière lui avait raconté que pour être puni, les capables devaient être pris en flagrant délit.
Le sorcier lui promit qu'il la sauverait et que les coupables seraient punis.

Sarah s'enfuit alors vers le camp, ayant pris soin de se rendre invisible, et se prépara pour la noce.

Lorsqu'elle fut prête, elle se mit près de l'entrée et, pensant à son lointain fiancé, elle se mit à chanter un beau refrain d'amour. Patitachekao arriva avec ses trois frères, anxieux de connaître sa réponse :

- Sagnah, que dis-tu ce matin ?

- Le festin se fera, la noce suivra, dit Sagnah.

- Non, la noce se fera d'abord ! dit le chef.

- Pourquoi ne pas commencer par le festin ? dit Sagnah en souriant. Nous serions ensuite si joyeux et si bien disposés, et de bonne humeur pour la noce !

Ils consentirent tous les quatre et à midi on vint chercher Sagnah ; tout était prêt... Les Géants étaient assemblés en dehors, pour le festin. De grandes chaudières d'eau bouillante avaient été préparées pour recevoir des morceaux des malheureux prisonniers. Les futurs mariés furent placés aux sièges d'honneur et les trois frères étaient auprès d'eux.

On commença à servir les mets. Sagnah avait peine à cacher son inquétude : si le sorcier ne venait pas, si elle était obligée d'avaler cet horrible repas...


Tout à coup, une clameur épouvantable retentit, la terre trembla et, au milieu de la stupeur générale, le sorcier apparut ! Dans chacune de ses mains il tenait une énorme masse de pierre. D'une voix semblable au roulement du tonnerre, il leur jeta ces terribles paroles :

- Misérables mangeurs de chair humaine ! Bien souvent je vous ai avertis ! Vous alliez encore faire un de vos horribles festins ! Écoutez-moi ! Mon pouvoir vous empêche de bouger, mais vous pouvez m'entendre... Jamais plus vous ne commettrez ce crime atroce ! Ma malédiction va vous atteindre et ce sera pour toujours ! Votre tribu va être anéantie, vos wigwams détruits, la terre même où vous avez vécu va disparaître !

Les Géants semblaient pétrifiés... tremblants de rage, ils étaient incapables de bouger et de crier.

Puis, le sorcier s'adressa à Sagnah.

- Cours, fuis ce camp maudit, en dehors des limites de ce camp, tu trouveras du secours.

Sagnah s'enfuit sans oser se retourner. Elle courut, courut... et tomba sur une troupe de guerriers menés  par son fiancé. Il avait, parait-il, reçu par un pic enchanté, un message du bon sorcier.

La nuit suivante une tempête se déchaîna et un terrible tremblement de tête ébranla une partie de la région. Le bon sorcier avait anéanti la cruelle nation des Géants et là où auparavant se dressait leur village,  se dresse maintenant un rocher géant et à ses pieds, roulent les masses fougueuses d'une rivière souvent en colère et dont les flots semblent recouvrir un abîme sans fond.

Sagnah se maria au chef da sa tribu et les deux amoureux vécurent heureux pendant bien des années. Leurs enfants apprirent l'histoire du rapt de leur mère  et ils appelaient toujours la rivière qui provenait de cette époque, la rivière « Sagnah », comme leur père le leur avait appris.

Plus tard, les colons français appelèrent cette rivière Sagnah ou Sagnay.  Elle devint Saguenay.  Mais, personne ne savait que les énormes rochers, s'élevant à une hauteur de deux mille pieds au-dessus de la masse des eaux, étaient les chefs de la cruelle nation cannibale que le sorcier avait transformé en Géants de pierre.

 

Inspirée d'une légende racontée par Cécile Gagnon dans "Mille ans de contes"

 


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