Rose Latulipe
Rose était
la fille unique d'un dénommé Latulipe. Celui-ci
l'adorait, il tenait à elle comme à la prunelle de ses
yeux. Et, il va sans dire, Latulipe ne pouvait rien refuser à
sa fille.
Rose était
une jolie brunette, mais un peu éventée
. Elle avait un amoureux nommé Gabriel, à qui elle
était fiancée depuis peu. On avait fixé
le mariage à Pâques. Rose aimait beaucoup les divertissements,
si bien qu'un jour de Mardi gras, elle demanda à son père
d'organiser une soirée de danse. Celui-ci accepta, bien
sûr, mais il fit promettre à Rose que tous les invités
seraient partis à minuit car ce serait alors le Mercredi des Cendres.
Il pouvait être onze heures du soir, lorsque tout à coup,
au milieu d'un cotillon, on frappa à la porte. C'était
un monsieur vêtu d'un superbe capot de chat sauvage. Il demanda
au maître de la maison la permission de se divertir un peu.
-C'est trop d'honneur
nous faire, avait dit Latulipe, dégrayez-vous
, s'il vous plaît, nous allons faire dételer
votre cheval.
On lui offrit de
l'eau-de-vie. L'inconnu n'eut pas l'air d'apprécier
la boisson offerte. Il fit une grimace en l'avalant; car
Latulipe, ayant manqué de bouteilles, avait vidé l'eau
bénite de celle qu'il tenait à la main, et l'avait remplie
d'alcool.
C'était
un bel homme que cet étranger mais il avait quelque chose de
sournois dans les yeux.
Il invita la belle
Rose à danser et ne l'abandonna pas de la soirée.
Rose se laissa subjuguer par cet élégant jeune homme habillé
de velours noir. Elle était la reine du bal.
Quant au pauvre
Gabriel, renfrogné dans un coin, ne paraissait pas manger son
avoine
de trop bon appétit.
Une vieille tante,
assise dans sa berceuse, observait la scène en disant son chapelet.
À un certain moment, elle fit signe à Rose qu'elle voulait
lui parler.
-Écoute,
ma fille, lui dit-elle; je n'aime pas beaucoup ce monsieur, sois prudente.
Quand il me regarde avec mon chapelet, ses yeux semblent lancer des
éclairs.
-Allons, ma tante,
dit Rose, continuez votre chapelet, et laissez les gens du monde s'amuser.
Minuit sonna.
On oublia le Mercredi des Cendres.
-Encore une petite
danse, dit l'étranger.
-Belle Rose, vous
êtes si jolie, je vous veux. Soyez à moi pour toujours?
-Eh bien! oui,
répondit-elle, un peu étourdiment.
-Donnez-moi votre
main, dit-il, comme sceau de votre promesse.
Quand Rose lui
présenta sa main, elle la retira aussitôt en poussant
un petit cri, car elle s'était senti piquer; elle devint très
pâle et dut abandonner la danse.
Mais l'étranger,
continuait ses galanteries auprès de la belle. Il lui
offrit même un superbe collier en perles et en or: «Ôtez
votre collier de verre, belle rose, et acceptez, pour l'amour de moi,
ce collier de vraies perles.» Or, à ce collier de
verre pendait une petite croix, et la pauvre fille refusait de l'ôter.
Pendant ce temps,
deux jeunes gens qui étaient allés s'occuper du cheval
de l'étranger avaient remarqué de bien étranges
phénomènes. Le bel étalon noir était
certes, une bien belle bête mais pourquoi dégageait-il
cette chaleur insupportable? Toute la neige sous ses sabots
avait fondu. Ils rentrèrent donc et, discrètement,
firent part à Latulipe de leurs observations
Le curé,
que Latulipe avait envoyé chercher, arriva; l'inconnu en
tirant sur le fil du collier de verre de Rose l'avait rompu, et se préparait
à saisir la pauvre fille, lorsque le curé, prompt comme
l'éclair, s'écria d'une voix tonnante:
-Que fais-tu ici,
malheureux, parmi les chrétiens?
-Cette jeune fille
s'est donnée à moi et le sang qui a coulé de
sa main est le sceau qui me l'attache pour toujours, répliqua
Lucifer.
-Retire-toi, Satan,
s'écria le curé. Il prononça des mots
latins que personne ne comprit. Le diable disparut aussitôt
avec un bruit épouvantable en laissant une odeur de soufre
dans la maison.
...
Cinq ans après,
une foule de curieux s'étaient réunis dans l'église,
de grand matin, pour assister aux funérailles d'une religieuse.
Parmi l'assistance, un vieillard déplorait en sanglotant la
mort d'une fille unique, et un jeune homme, en habit de deuil, faisait
ses derniers adieux à celle qui fut autrefois sa fiancée:
la malheureuse Rose Latulipe.
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