«
Une misérable dont la légende a étouffé
le nom et la honte, avait osé vendre au démon, en échange
de déshonorantes passions, son âme immortelle, et ses éternelles
félicités. L'esprit impur ne parut pas satisfait du marché;
il voulut aussi posséder le corps de son infortunée victime.
Abusant de sa puissance, son infernale malice la jeta sur le rocher qui
ne présentait pas l'aspect triste d'aujourd'hui: on eut dit une
émeraude flottant sur les ondes, étalant la verdeur des
arbrisseaux et les teintes de ses fleurs. Mais sitôt que le pied
maudit la vint toucher, les corolles se replièrent flétries,
les arbrisseaux périrent desséchés!
Depuis plusieurs semaines, semaines d'angoisse et d'épouvante,
elle était là, cheveux épars, secouant des bras
noircis, clamant plus fort que les vagues. Souvent dans l'exaltation et
les crises de désespoir, la malheureuse se précipitait éperdue
au milieu des flots, et les flots effrayés la remettaient soudain
sur son rocher et s'enfuyaient d'horreur!
La paroisse entière fut le témoin atterré de
ces scènes lugubres; nul ne les pouvait envisager sans frémissement,
et quelques-uns moururent de convulsions de terreur. Les mères
défendaient aux enfants de regarder le rocher maudit et les grandes
personnes se signaient à son aspect. Le saint Curé, lui,
paraissait seul ne pas savoir le fait, ni s'en émouvoir; mais dans
son intention, il suppliait le ciel qu'un si exemplaire châtiment
vint enraciner au fond des cœurs la répulsion et la haine du vice
ignominieux.
Cependant, un jour, un groupe consterné accourut le conjurer
de rendre la paix au village, en adjurant le diable de livrer sa victime
et de retourner à son éternel supplice. Un instant le pasteur
se recueille, lève au ciel des yeux calmes qui s'emplissent de
larmes; puis joignant ses mains longues et décharnées: «
J'y vais, mes enfants, dit-il; mais vous, priez, priez encore, priez toujours!
» À ces mots il s'embarqua sur les vagues houleuses, guidant
lui-même son esquif.
Les paroissiens échelonnés en longue file sur la rive,
le front dans le sable, récitaient avec ferveur les psaumes de la
pénitence. En voyant approcher d'elle la barque, la malheureuse
se prit à se tordre sur le roc, poussant des hurlements à
faire peur et pitié à la fois. Le prêtre cependant avait
laissé l'embarcation et, pieds nus, lentement gravissait le rocher,
lorsque soudain il se voit en face du hideux personnage, à l'œil enflammé,
à la respiration entrecoupée; une main se crispait dans sa
chevelure humide, l'autre, d'un geste menaçant montrait les flots
en courroux; la lutte allait s'engager entre l'ange de Dieu et Satan invisible.
La peur circule à travers les rangs, au rivage. Par un de
ces pressentiments qui lui sont habituels, le saint vieillard en est averti,
et, se retournant vers ses fils, il trace un long signe de croix qui
fait rugir la possédée mais rend aux enfants la confiance:
ils se remettent à prier.
Le prêtre aussitôt récite avec force les foudroyantes
formules de l'exorcisme auxquelles le diable terrorisé se voit
contraint d'obéir en maudissant. Cette fois, il se décide
pourtant à la résistance, et une scène terrible se
déroule sur le rocher qui tremble d'abord, puis bondit comme un vaisseau
qui va sombrer; d'affreux hurlements échappent de tous les autres,
et l'infortunée, se frappant la tête contre les pierres, vomit
des propos d'enfer; quand tout à coup elle disparaît au sein
des flots amoncelés. Aussitôt un énorme nuage voile
le ciel de noir, le tonnerre roule les échos de sa grande voix,
et les éclairs agitent dans les nues des épées de feu.
Ô Dieu! venez à notre aide; Seigneur! hâtez-vous
de nous secourir, criait la foule du rivage: Ô Christ, qui avez
délivré Madeleine des sept démons qui tenaient son
âme captive, écoutez ma prière, soupirait le blanc
vieillard sur le rocher.
L'heure est à l'angoisse commune, mais le ciel exauce les
vœux. Dieu, par un prodige, vient fortifier l'espérance de son
serviteur. Le roc, s'amollissant comme l'argile, garde l'empreinte de
son pied droit, et, au même lieu, jaillit une source pure et intarissable.
L'âme de l'apôtre, touchée d'une main invisible,
se sent frémir et est inondée de douceur: Seigneur, vous
lui ôterez son cœur de pierre pour lui en donner un qui soit docile;
vous ouvrirez dans ses yeux la source des saintes larmes qui appellent
le pardon, et son pied s'affermira dans vos voies.
Aux accents de la prière la rosée descend des cieux.
Soudain une vague écumante jette aux pieds du prêtre le corps
de la jeune fille. A-t-elle péri? Non, non! Un frisson secoue les
membres, les paupières s'ouvrent toutes grandes et le regard s'attache
au bienfaiteur; quel regard! il se baigne d'une gratitude infinie! Heureuse,
elle se relève vivement et murmure une prière de foi et
d'amour. Tandis que le prêtre baisse sa haute stature, et que ses
cheveux blancs ombragent comme un voile pudique la tête de la pécheresse,
elle fait les aveux du repentir. Aux premières larmes qui jaillissent
de ce cœur renouvelé, le ciel reprend ses teintes d'azur, le soleil
déverse des gerbes lumineuses, et le rocher et les deux personnages
paraissent, comme nimbés d'or: les anges voient la main du prêtre
se poser pour effacer les dernières taches d'une honte qui n'est
plus.
Là-bas, sur la rive, les larmes coulaient réconfortantes.
Et lorsque la lionne rugissante, devenue brebis docile, se mit à
suivre pas à pas le pasteur, un long cri de triomphante admiration
jaillissant de toutes les poitrines, alla expirer jusqu'au rocher.
Un siècle a passé, et les paroissiens de l'Islet,
sauvegardent de l'oubli, dans un souvenir fait de respect et d'admiration,
la vie et l'œuvre du héros de ce drame. Sa mémoire survit
dans l'appellation du rocher qu'ils vous montrent: le Rocher Panet.
Ô prodige! l'oeil du touriste aperçoit encore la mystérieuse
empreinte; sa main puise à la source qui n'a pas tari: est-ce une
attestation d'en haut en faveur du saint Curé? Si la foi antique
semble trop crédule, n'est-elle pas la sève qui alimente dans
les foyers chrétiens, la simplicité des mœurs pures, la verdeur
des pratiques religieuses, la floraison des vertus, la maturité des
oeuvres charitables? Que Dieu protège et développe une foi
vigoureuse dans ces âmes chrétiennes, tendres et fortes! Que
leur piété place encore, dans un coin de la plus belle armoire,
à côté de l'Évangile et de l'Imitation, l'urne
traditionnelle: Eau du Rocher Panet ! »
J.T. Jemmat
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