Jos Montferrand


À 27 ans, Jos Montferrand pratique tous les métiers de la coupe de bois: bûcheron, trappeur l'hiver, draveur au printemps...  Il apprend à vivre dans la nature, à lutter contre la forêt, à dompter les rapides. 

Dans un chantier concurrent, le patron a engagé des Irlandais.  Une certaine rivalité s'installe entre les Canadiens d'une part et les Irlandais d'autre part.  Tous costauds, rustauds, prompts à la bataille, les Irlandais avaient l'entrainement des chantiers et des cours à bois.  Si un concurrent voulait agrandir ses limites, ces Shiners , comme on les appelait, envahissaient le terrain, renversaient les estacades, disloquaient les radeaux et chassaient les ouvriers.

Un matin, 150 Shiners s'engagent sur le pont de chêne entre Ottawa et Hull pour rosser les Canadiens.  Mais ils ne traverseront pas la rivière.  Jos Montferrand l'a promis aux siens.

- Ils se dirigent vers le pont de chêne!

- Combien? demande Montferrand au guetteur venu l'avertir en trombe.

- Une centaine, même plus!

- Alors on va au-devant d'eux?  s'enquièrent les hommes attablés avec Jos à la taverne.

- «Je» vais au-devant d'eux!

- Fais pas le fou, ils sont 150; t'as entendu!

- Ils ne traverseront pas la rivière, je vous le promets.

Lorsque Jos arrive au pont, les Shiners en ont déjà traversé la moitié.  Ils avancent, en désordre, sans autre objectif que celui d'envahir la taverne hulloise.  Ils ne font guère attention à l'homme qui vient vers eux.  Mal leur en prit, car l'avant-garde est bien vite refoulée vers le deuxième rang qui la reçoit, ébranlée, étourdie ou assommée.  Du pied, du bras, Jos Montferrand propulse un Shiner à l'arrière ou empoigne un protestataire plus décidé, le soulève par la taille et le renvoie à ses compatriotes.  Une dizaine se retrouvent à l'eau et tentent tant bien que mal d'atteindre la rive où les Canadiens les refoulent.

- Jos a dit que vous ne traverseriez pas, allez-vous en de l'autre côté!

Exploit ou bravade, haut fait ou simple bataille, Jos Montferrand voit diminuer le nombre de ses adversaires.  Il avance tranquillement sur le pont fracassant quelques mâchoires et plusieurs tibias sur son passage.  Il pousse même l'audace de se pencher pour traîner un éclopé et aller le déposer sur la rive opposée, meurtrissant l'oeil ou l'épaule d'un témoin réfractaire.

- Et ce verre de gin, il est prêt?, demande-t-il à son retour triomphal à la taverne après une heure de «gymnastique».
 
 

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