"La chasse-galerie"
Fernand Thifault; Saint-Adelphe, Quebec; 1977;
La chasse-galerie
La chasse-galerie, était une invention du diable (eh oui, encore
lui!) c'était une sorte de canot volant qui permettait à ses
occupants de se rendre à l'endroit de leur choix en survolant tous
les obstacles possibles. Bien sûr, il fallait vendre son âme
au diable pour l'utiliser.
Une veille de Jour de l'An, des bûcherons campés dans un
chantier du nord qui se mourraient d'ennuyance, qui pour sa
famille, qui pour sa petite amie ...
Il faut dire qu'à cette époque, l'on partait pour les
chantiers dès l'automne venu bien avant les premiers gels. On montait
par les rivières en canots. Et comme c'était le seul
moyen de transport on ne revenait qu'au printemps suivant, après
la débâcle.
Il n'était donc pas étonnant que nos bûcherons
trouvent les soirées longues et ennuyantes. Au temps des
Fêtes, c'était souvent intolérable. Les pauvres hommes
avaient beau sortir leurs talents de musiciens, de chanteurs, improviser
des divertissements, quand arrivait cette période, « l'ennuyance
» était à son comble.
Une veille de Jour de l'An donc, le cuisinier du camp, après
avoir écouté les doléances des hommes, leur proposa
de les amener dans leur village pour danser et faire la fête... «
Nous n'avons qu'à y aller en chasse-galerie », leur dit-il.
Les bûcherons se montrèrent tout d'abord scandalisés.
« C'est interdit ! C'est de la magie noire ! On a pas
le droit !...».
Mais le « cook » se montra convaincant. « Il
y a, bien sûr, des conditions : pas de jurons, pas de boissons, ne
porter aucun symbole religieux (médailles, croix, scapulaires...),
éviter de toucher les croix des clochers des églises et
revenir avant le lever du jour. » Facile se dirent-ils, on
est des hommes après tout, pas des enfants. Pour aller voir sa
« blonde », embrasser sa femme et ses enfants un soir de Jour
de l'An, ils étaient prêts à n'importe quoi.
On s'installe donc dans un canot avec le cuisinier comme guide. On
prononce la formule magique:
«Acabri, Acabra, Acabragne, canot volant, fais-nous voyager
par dessus les montagnes.»
L'on voyagea à la vitesse de l'éclair, passant au-delà
des montagnes, sautant par-dessus les villages, les forêts, les rivières.
L'on eut tôt fait de voir apparaître un éclairci, puis
les petites lumières de son village. En un rien de
temps, les voilà rendus chez le marchand général,
où se donnait ce soir-là la veillée du Jour de l'An.
La soirée fut trop vite passée, comme de raison. On
s'amusa, on dansa, on joua du violon... Mais se rappelant les conditions
de leur voyage et avant que le jour se lève, ils regagnèrent
leur canot en douce, prononcèrent la formule magique et s'envolèrent
vers leur camp.
Ils avaient tous été très prudents sauf... le
cuisinier. Celui-ci avait sans trop se faire prier, avalé
un petit verre de caribou, puis encore un, puis un autre. Les hommes durent
l'attacher dans le fond du canot car il menaçait de se jeter par-dessus
bord: il était saoul. Mais aucun d'eux n'avait déjà
navigué en chasse-galerie. Le canot filait à toute
allure en zigzaguant. Arriva donc ce qui devait arriver : le canot frappa
de plein fouet une grosse épinette et les hommes dégringolèrent.
Heureusement, la neige épaisse adoucit la chute et à
part quelques égratignures, ils s'en tirèrent tous à
bon compte. Ils n'étaient pas très loin du camp, ils ont donc
pu faire le reste du trajet à pied. Mais c'était l'hiver, c'est
donc en piteux état qu'ils sont finalement arrivés au camp.
Ils jurèrent tous qu'on ne les y reprendrait plus. Ce
fut probablement le cas parce qu'il est rare que l'on entende quelqu'un raconter
qu'il a aperçu un canot volant dans le ciel.
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