Marie-Joseph(te) Corriveau(X)

 

(Notes préliminaires pour détruire certaines légendes)

Auteur :  Gérard Lépine

 

Illustration: Léonard Bouchard

 

 

1.  Elle n'a pas eu sept maris mais deux;  le premier, Claude Bouchard, est mort de fièvres et "muni des sacrements" (Registre de la Paroisse Saint-Vallier --ou Valier-- de Bellechasse).  Plusieurs épidémies (rougeole, fièvres, etc.) sont mentionnées audit Registre à l'époque;  Corriveaux elle-même était la seule survivante d'onze enfants, et la paroisse existait péniblement avec autour de quelque 80 ou 100 habitants.  Je n'ai pu retrouver les baptêmes que de neuf enfants de la fratrie : il est probable que les deux autres, s'ils ont existé, sont morts sans baptême ou au mieux ondoyés.

 

2.  Elle ne s'est pas remariée trois mois, mais quinze mois après le décès de Bouchard, le 20 juillet 1761 ;  le curé Pierre Leclaire, âgé de 74 ans, curé de Saint-Vallier pendant plus de 40 ans, et qui devait mourir cet automne-là, s'est trompé dans le registre, les entrées précédentes et subséquentes le prouvant.  Il a oublié le mot "un" à la fin d'une ligne, et j'ai fait la correction dans la marge du registre en 1968 avec la permission du curé Fernand Nicole.  Son écriture, que je connais bien pour avoir tout lu sur quarante années, était déjà celle d'un homme malade.  D'ailleurs, il y eut un contrat de mariage, dont je possède la copie, en l'étude de Maître Saillant, à Québec, daté du 14 juillet 1761.  Déjà, l'existence d'un contrat de mariage est un fait exceptionnel pour l'époque : nous y reviendrons.  Le même Maître Saillant avait fait au préalable l'inventaire des biens de la veuve Bouchard, et c'est encore lui qui servira d'avocat aux Corriveaux, père et fille, lors des deux procès de 1763 (il n'y avait alors pas d'avocat dans la colonie, et il n'y en aura pas avant le siècle suivant).

 

3.  Le marié, ledit Louis Etienne (et non Hélène, comme dans tous les documents de la Cour Martiale) Dodier, était riche pour l'époque, plus même que certains seigneurs.  Il avait même des propriétés à Montréal.  Les inventaires et la vente aux enchères suite à sa mort le prouvent amplement.  Nous y reviendrons.

 

4.  La petite Isabelle (Isabella dans les textes anglais) Saillant était demeurée.  Elle sera absoute des trente coups de fouet (et non soixante!) pour parjure à la demande écrite de Monseigneur Briand, évêque de Québec, après consultation de sa part des deux curés concernés, Bouchard et Blondeau, qui hésitaient à la recevoir aux Saints-Sacrements parce qu'ils la considéraient "imbécile".  J'ai cette lettre du 7 avril 1763.

 

5.  Corriveaux est restée exposée dans la fameuse cage à partir du lendemain de sa pendaison, probablement le 17 avril 1763, jusqu'au 27 ou 28 mai de la même année, sur les lieux du drame (dont j'ai une photo, l'arbre qui supportait la potence étant toujours là en 1968), c'est-à-dire à peine plus d'un mois.  Les ordonnances du gouverneur militaire James Murray sont formels (dont quelques-unes retrouvées fortuitement dans les Fonds de la Bibliothèque de l'Université de Montréal en 1983...).  Pas question de la Fourche des Quatre-Chemins à Lauzon : ce n'était ni dans les moeurs du temps ni possible;  pourquoi en effet faire supporter à des étrangers un spectacle pareil?  A la rigueur sur les lieux de la pendaison, probablement, selon les habitudes de l'époque, à l'endroit même du crime.  C'est en tout cas ce que prétendait l'abbé Proculus Corriveau, très âgé mais très lucide en 1968, le détenteur de la Tradition orale du village, qui m'a montré tous les lieux des faits, que j'ai dûment photographiés.

 

6.  Mon cousin Louis Fréchette dérape complètement lorsqu'il dit avoir été témoin, à neuf ans, de l'exhumation de la cage et de son contenu (du carré des enfants morts sans baptême du cimetière de Saint-Vallier, ce qui prouverait que l'exposition de la cage était bien dans ce village).  Le dorénavant poète était déjà parti vivre en Nouvelle-Angleterre comme nombre de "Canayens" à cette époque, et il n'est jamais revenu sauf en touriste.  Son petit-fils, que j'ai bien connu, William Frechette (sans accent : il y tenait), ne parlait plus français et est devenu directeur général de la Canadian Manufacturers' Association, à Toronto.

            Il serait au surplus singulier qu'un gamin de cet âge, sans racines locales, de passage dans un village éloigné, soit autorisé à assister à une scène aussi macabre.  L'auteur de "Originaux et Détraqués", dont TOUS les personnages sont de ma famille quelquefois proche, n'en est pas à une approximation près!

 

6.  Il était absolument impossible que Corriveaux eût accès à du plomb pour fondre dans les oreilles de son premier mari (!!!) ni à du curare pour le second.  De plus, c'était un petit bout de femme et il est impossible qu'une fois le meurtre accompli dans le lit conjugal (avec un seul coup d'une fourche à foin, instrument que l'on trouve rarement dans une maison), elle ait traîné le corps jusqu'à l'étable, en plein hiver et en pleine nuit, pour le déposer sous les sabots des chevaux, dont une jument que tous s'accordent à dire rétive.  Il y avait d'autres habitants dans cette grande maison, de plus, dont deux ont témoigné au procès.  Je signale en passant qu'il y a une bonne lieue entre les deux maisons Corriveaux-Dodier, et que les hivers sont rigoureux à Saint-Vallier : l'on était fin janvier...

            Incidemment, Corriveaux père était en 1763 marguillier du banc, c'est-à-dire président du Conseil de Fabrique, ce qui n'était pas rien comme réputation dans un tel village.

 

7.  Enfin, il n'y a aucun doute que Corriveaux a bien été pendue avant d'être mise en cage.  Elle n'est pas morte de faim et de froid dans ladite cage, comme le veut la légende.  Le général Gage (on y reviendra sur celui-là, le parfait "Mange-Canayen"), qui n'était pas un tendre, a bien écrit que les Anglais ne sont pas des Iroquois.  S'il avait écrit en français, il aurait utilisé le mot de "Sauvages".

 

            J'ajoute que j'ai trouvé la source de toutes les abominations écrites sur la suite des événements, s'agissant d'un manuscrit de la main de Mgr Amédée E. Gosselin, déposé aux Archives du Séminaire de Québec, qui apparemment ne comprenait pas l'anglais, qui a été suivi par Philippe-Aubert de Gaspé dans "Les Anciens Canadiens", par J.M. LeMoine, un anglophone, dans "Maple Leaves, ch. XI", qui a tout retraduit en anglais sans rien vérifier, et plus tard par Mgr Camille Roy et Pierre-Georges Roy, historiens et tous deux amis de mon propre père, toujours sans retourner aux sources.