Marie-Joseph(te) Corriveau(X)

(Après l'ajournement pour Pâques, le 3 avril)

Auteur :  Gérard Lépine
 

 

 

            Quelques autres causes sont entendues le 4 par la Cour Martiale, dont celles de soldats divagants condamnés à la pendaison pour avoir cassé des carreaux chez l'habitant --quelques-uns seront graciés, d'autres pas--.  Le mardi 5, Joseph Corriveaux est condamné à la pendaison, sa fille à 60 coups de fouet à neuf queues (cet instrument terrible qui nous vient des Romains), 20 dans 3 endroits différents, et à être marquée d'un M pour meurtrière au fer rouge sur la main gauche.  La pauvre Saillant est condamnée à trente coups, dix aux mêmes endroits et en même temps que Corriveaux, et à être marquée d'un P pour parjure à la main gauche (et non pas à 60 comme la légende l'a mentionné).

 

            Il est à remarquer que même le registre officiel des procédures, écrit de la main de Thomas Joseph Cramahé, et relevé au War Office à Londres, diffère substantiellement d'une copie que j'ai en mains, dactylographiée (!?), donc très postérieure, et qui pourrait avoir été influencée par la légende naissante et vite propagée.  C’est de cette copie que date l'idée des 60 coups de fouet d'Isabelle Saillant...

 

            La Cour Martiale est ensuite dissoute par le gouverneur Murray qui entérine les peines, sauf celle d'Isabelle Saillant, sur intercession de l'évêque le 7 avril.

 

            Que s'est-il passé avant qu'une nouvelle Cour Martiale ne soit convoquée pour le vendredi 15 avril?  Le père Glapion, jésuite, refuse d'absoudre Joseph Corriveaux avant sa pendaison.  Il pouvait difficilement prendre une pareille décision sans en référer à Mgr Briand, d'autant que c'est très certainement ce dernier qui a fait connaître au gouverneur les nouveaux éléments portés à son attention.  La Cour Martiale ayant été dissoute, il ne pouvait pas y avoir d'appel au sens moderne du mot : donc, il fallait tout recommencer.  Rappelons que Joseph Corriveaux pouvait à peine signer son nom, en épelant chaque lettre : il lui aurait bien été impossible de communiquer directement avec le gouverneur anglais!

 

            D'autre part, essayons de nous mettre dans la peau de Marie-Joseph, frêle jeune femme de trente ans, emprisonnée depuis plus de deux mois dans les conditions que l'on peut imaginer et menacée de recevoir 60 coups de fouet à dos nu, dont 20 dans son village.  Les commères locales l'auraient définitivement empêchée de revenir au village... et l'on peut imaginer que le père Glapion a fait le reste pour qu'elle choisisse de plaider coupable et en finisse une bonne fois pour toutes.  Tout en permettant à son père, peut-être, d'échapper à la Justice.

 

            Donc, elle plaide coupable, ne subit pas de second procès, écourté en conséquence, et est condamnée définitivement le vendredi 15 avril.  En quelques jours, le gouverneur militaire ratifie la condamnation, gracie Joseph Corriveaux et Isabelle Saillant, ainsi qu'à peu près la moitié des déserteurs condamnés à mort, dissout la Cour Martiale, et se débarrasse ainsi d'une situation "canayenne" qui commence à l'embêter sérieusement.  Ce n'est que la première d'une longue série de décisions anglaises contre ceux qui deviendront en leur temps des québécois (viz., 1837, Louis Riel en 1885, ou encore 1970!).  Et pourtant cette décision-ci est le fait d'un occupant connu pour être partial, sinon favorable, aux autochtones!

 

            J'ai exposé plus haut les dates et l'endroit de l'exposition de la cage contenant les restes de Corriveaux.  Exit celle-ci : place à la légende.

 

            Entre temps, les notaires ne restent pas inactifs.  Un premier inventaire des biens de la veuve Bouchard avait été dressé en juillet 1761 en préparation du contrat de mariage Dodier-Corriveaux, du 14 juillet 1761.  À cette occasion, l'inventaire des biens du sieur Dodier, conservé à l'étude de maître Lévesque, à Montmagny, couvre 31 pages!

 

            Le 2 février 1763, déjà, le même maître Lévesque procède à la vente aux enchères des biens de feu Dodier, donc avant qu'il ne soit question de procès.  En effet, Marie-Josephte et son père signent tous deux le document, donc étaient libres.  Total des enchères : 1274 livres et cinq sols.  D'autres biens seront sans doute vendus plus tard par ledit notaire (toujours sans mention faite des propriétés montréalaises de Dodier), puisque le 7 octobre 1763, une fois Corriveaux père réhabilité, c'est la somme supplémentaire de 1440 livres 2 sols et 6 deniers qui lui sera versée comme héritier, selon le contrat précité.  C'était une somme considérable pour l'époque, à laquelle doit bien évidemment s'ajouter les émoluments du notaire.

 

            Complétant ce paragraphe sur les notaires, le 6 octobre 1769, un certain maître Fortier rédige les contrats de mariage des deux filles Bouchard (Corriveaux), Marie-Angélique et Marie-Françoise, qui se marieront le même jour, et avaient respectivement 11 et 13 ans au moment des faits et de leurs témoignages à la Cour Martiale.  17 et 19 ans à leurs mariages (feue leur mère en avait 16 quand elle a épousé leur père).  Marie-Françoise devient Gourges, et l'un de ses descendants directs était avocat au Barreau de Québec en 1968.

 

            Laissons la conclusion à l'abbé Proculus Corriveau, 205 ans plus tard, mais dans la réalité de la tradition orale : "Cette histoire est encore vivante dans ce village, et les querelles de familles ne s'expliquent que par elle".