Marie-Joseph(te) Corriveau(X)

(Les procès)

 

Auteur :  Gérard Lépine

 

 

            

            Passons maintenant au 29 mars 1763.  Mise en place d'une Cour Martiale et début du procès pour meurtre de Joseph Corriveaux et pour complicité de sa fille Marie-Joseph(te), veuve Dodier.  Je n'ai pas trouvé l'ordre d'écrou, mais ils comparaissent bien comme prisonniers, l'un à la prison commune, l'autre détenue par les Ursulines, chez qui se déroule le procès.  L'ordre d'écrou, qui doit dater d'après le 2 février (voir ailleurs dans ce document), pourrait se trouver dans les pages non (mal) micro-filmées des documents trouvés à l'Université de Montréal en 1983.  Dans les conditions que l'on peut imaginer dans le Québec de l'époque en plein hiver.  J'ai visité ledit lieu, et même en 1968, il ne faisait pas bon y loger : Dorchester, le Hilton des prisons québécoises, n'a ouvert que vers 1980.  Au moins celle du XXe siècle avait-elle des "tortues" pour le chauffage... et encore pas dans les cellules, avec barreaux mais sans fenêtres.

 

            Joseph Corriveaux ne savait que signer son nom, péniblement, lettre par lettre.  Sa fille était instruite (par les Ursulines!), ce qui la rendait suspecte dans son village mais en même temps très demandée comme marraine.  Elle signait indifféremment marie joseph, marie josephte et même, une seule fois, marie tout court, toujours en minuscules.  Avec ou sans "x" à corriveau.

 

            En 1968, les Ursulines montraient toujours, dans le grand salon (en dehors de la clôture canonique), la table où le gouverneur Murray avait contresigné les décisions de la Cour Martiale, "où le gouverneur Murray signa la condamnation de celle qui ne fut certes pas notre élève" (lettre de l'archiviste de la communauté!).  Ce qui est faux de façon patente.

 

            Une fois le Tribunal assermenté, en grand uniforme sous la présidence du lieutenant-colonel Roger Morris, et la nomination entérinée de Thomas Joseph Cramahé comme Judge Advocate (Procureur du Roi), le procès peut commencer.  Ce Cramahé mérite que l'on s'y arrête, d'autant que c'est la reconnaissance de son écriture, lors d'une exposition de vieux documents à l'Université du Québec à Montréal, qui  m'a permis en 1983, de retracer la Gazette officielle de l'époque, perdue pendant deux siècles, dans les Fonds de l'Université de Montréal.  Il y a deux frères Cramahé, Thomas Joseph, Greffier du Conseil privé, traducteur-interprète, calviniste genevois, secrétaire du gouverneur militaire, juge d'instruction comme l'on dit en France, en tout cas pour ces procès, etc.  Son frère, Hector Théophilus, est moins connu, mais a aussi servi de traducteur et d'interprète notamment avec la bourgeoisie canayenne pendant l'occupation.  Il n'a apparemment pas eu de rôle légal ni juridique.  Tous deux étaient débarqués à Québec dans les bagages des troupes d'occupation et pour les servir.  Il n'ont laissé aucune trace subséquente, ce qui laisse à penser qu'ils sont repartis avec la troupe après le Traité de Paris.  C'est le premier qui a rédigé, de sa main, l'ordre d'inhumation de Corriveaux, dépendue et enterrée dans un coin du cimetière de Saint-Vallier fin mars 1763.  La copie que j'ai également vue, dans les archives de Bellechasse, est une mauvaise transcription de l'original, dont la traduction est approximative, et donc pas de Cramahé lui-même.

 

            Bien malin après les dépositions au premier procès, qui pourrait en tirer des conclusions, avec toutes les contradictions et même les parjures (voir Isabelle Silvain) qui y foisonnent.  Contradictions surtout avec ce que nous appelons maintenant l'enquête préliminaire, menée par Cramahé en son temps.  "J'ai signé (souvent avec une croix) mais je n'ai rien compris de ce que monsieur (le curé) Blondeau a écrit et qu'il ne nous a pas lu".

 

            Où étaient les chevaux?  Étaient-ils ferrés?  Y avait-il une fourche dans l'étable?  Y avait-il même une deuxième porte pour y entrer?  Le corps de Dodier était-il sur le ventre ou sur le dos?  Quelle était la nature des blessures?  Personne ne le dit clairement, sauf ceux qui avouent ne pas être allés sur place!  Comme les femmes se sont empressées de laver et d'habiller Dodier, pour le mettre dans un cercueil commandé en toute hâte, personne ne le saura jamais, sauf le sergent Fraser, qui, deux jours plus tard, a fait une enquête un peu plus approfondie.  Cette famille Fraser, incidemment, était relativement nouvelle en Angleterre : elle venait de France où l'un de ses membres fut un botaniste célèbre du nom de Fraizier, savant qui a notamment importé la fraise maintenant cultivée en France, d'abord cependant un ratage, car elle ne souffre pas la pollinisation avec la fraise sauvage, déjà dans les bonnes grâces de la Royauté sous Louis XIV.

 

            Le notaire Saillant, avocat d'office, a eu beau faire un réquisitoire modèle où il démolit systématiquement la mécanique de l'accusation : je n'ai eu connaissance que d'un réquisitoire aussi brillant, celui qui fit acquitter de meurtre deux siècles plus tard, l'avocate Claire Lortie.  Moins il y a d'effets de manches, meilleure est la plaidoirie.  Cette fois-ci, ce fut en vain.  D'autant que contrairement aux us actuels, en tout cas en droit anglais, c'est la Couronne qui clôt les débats.