Marie-Joseph(te) Corriveau(X)

(Chronologie des faits)

Auteur :  Gérard Lépine

             

 

             Décembre 1762 et janvier 1763.  Il y eut d'importantes rébellions et désertions au sein de l'armée anglaise d'occupation, notamment dans le détachement de Ville-Marie (Montréal).  Le général Gage, gouverneur militaire de Ville-Marie, essaie de les minimiser afin de ne pas inciter les Canayens à se rebeller aussi.  Rappelons-nous que les forces françaises, appuyées de leurs amis Hurons, avaient gagné les dernières batailles autour de Montréal, et que les Plaines d'Abraham, antérieures aux faits notamment de l'île Sainte-Hélène, étaient considérées presque comme un coup de chance par les Anglais.  C'était l'hiver, et les Canayens et leurs alliés étaient beaucoup mieux équipés et habitués à ce que l'on appellera au XXe siècle, la guérilla, dans de telles conditions.  Or, l'armée d'occupation n'était pas très importante, tout au plus quelques milliers d'hommes dont beaucoup de mercenaires étrangers, pour tenir un pays qui couvrait les deux tiers de l'Amérique du nord actuelle.  La liste connue des déserteurs comprend d'ailleurs des allemands, des hollandais, des portugais, etc...  Quelques années plus tard, le siège de Québec (devenue anglaise) par l'armée américaine révolutionnaire se terminera brusquement dans la nuit de la Saint-Sylvestre, parce que les mercenaires n'avaient pas été payés... ni leurs contrats reconduits.  L'on voit là la fragilité des armées de l'époque.  Le dénommé Gage n'était pas un tendre : il le démontra amplement durant, justement, la Guerre de l'Indépendance américaine où son nom revient souvent dans les chroniques, la plupart du temps de façon très défavorable.  C'était un pur produit de l'école militaire britannique, sans beaucoup d'expérience du terrain, sauf en période de guerre, et non pas d'occupation en temps de paix, ou plus exactement en attente de la fin de la guerre qui continuait sur le Vieux Continent.  Incidemment, la Révolution américaine aurait peut-être eu un résultat différent si Gage avait été plus souple avec un certain colonel George Washington, qu'il a fait condamner à rien moins que le peloton d'exécution pour manquement aux règles militaires (devenues deux siècles plus tard les Conventions de Genève), ce qui a forcé ce dernier à tourner casaque avec les résultats que l'on sait!

 

            Or, le gouverneur militaire de Québec, supérieur hiérarchique (mais non militaire, car il avait un grade au dessous) de Gage, James Murray, était d'une opinion complètement opposée quant à la façon de traiter les "Habitants", dont ses connaissances de la politique européenne l'incitaient à penser qu'ils redeviendraient peut-être français à l'issue de la guerre (de Sept-Ans, mais personne évidemment ne l'appelait ainsi alors!).  Un livre du Vicomte Murray of Elibank, "The Five Sons of Bare Betty", raconte l'histoire de notre James Murray et de ses quatre frères, tous militaires.  C'est James qui était l'ancêtre direct de Lord James.  Il est peut-être important de noter que les Murray sont écossais, alors que Gage est anglais...

 

            Gage et Murray se sont souvent violemment opposés, et certains de leurs face-à-face sont passés à l'Histoire.  Le premier considérait les Canayens comme des moins que rien, à peine meilleurs que les Indiens (c'était un John A. Macdonald du siècle précédent);  Murray voulait les garder de son côté en préservant leur foi, leur langue et leurs lois au mieux possible, ce qui fut éventuellement ratifié par le Traité de Paris... et ce qui mettait incidemment Mgr Briand, l'évêque de Québec, dans sa poche, q.v. les termes chaleureux et presque obséquieux de la lettre du 7 avril 1763 demandant la grâce d'Isabelle Silvain.

 

            Quelques-uns desdits déserteurs sont connus par leur nom, et Murray devait les connaître.  Le major Abercrombie aussi, au moins pour le dénommé François Créolle (orthographe fantaisiste sans doute reproduite par un milicien canayen), aperçu par le curé Pierre Parent dans la semaine suivant le meurtre avec un autre errant, dont l'un était couvert de sang.  Or, la Cour Martiale a fait comparaître le curé Thomas Blondeau, parce qu'il avait préparé et fait signer l'acte d'inhumation, mais pas ses collègues Parent ni Bouchard, qui s'étaient visités le lendemain ou le surlendemain du drame, profitant de la pleine lune du 29 janvier 1673.  Le vieil abbé Proculus Corriveau m'a dit que le premier n'avait dû son salut qu'à sa soutane, qu'il portait sous son manteau d'hiver.

 

            Mais revenons au mercredi 26 janvier 1763 vers 10 heures (du soir), comme l'on disait alors, l'horloge de 24 heures n'ayant pas été inventée.  Ce n'était pas la première fois que Dodier trouvait quelqu'un dans son étable la nuit.  Quelque temps auparavant, à presque la même heure, il y avait trouvé son beau-père Corriveaux et l'aurait menacé de le tuer (plainte déposée).  Celui-ci aurait prétendu être venu voir sa jument, dont la propriété était de fait conjointe.  Cette fois-ci, il s'agissait d'au moins deux déserteurs aux abois, et cela s'est terminé comme l'on sait.

 

            Le lendemain 27 janvier, le curé Blondeau rédige un ordre d'inhumation, visé par neuf notables locaux, qui auraient vu le corps de Dodier dans l'étable, tué par les sabots de ses chevaux.  Sauf que tous, y compris le curé, ont juré du contraire devant la Cour Martiale.  La majorité ne savait ni lire ni écrire et a témoigné n'avoir rien compris de ce que monsieur Blondeau leur a lu et fait attester, si même il le leur a lu, ce que d'aucuns contestent.  Personne bien sûr n'a vu les chevaux, qu'ils ont pourtant prétendus non ferrés.

 

            Le 29 janvier (samedi), vraisemblablement confronté à la rumeur publique qui enflait, le sergent George Fraser, du 78e régiment, celui en garnison à Québec, fait exhumer le corps de Dodier et le constate apparemment mort d'un coup de fourche au crâne (précisément de deux blessures distantes de quelques pouces).  Son supérieur, le major Abercrombie, préférait derechef la version du curé et des notables, lui qui de toute évidence est partial aux Canayens.

 

            Le capitaine de milice de Saint-Vallier, Jacques Corriveau, parent mais ennemi juré reconnu de Joseph père, est aussi d'accord avec le premier constat, celui du curé et des notables, qu'il devait pourtant savoir pertinemment faux et rédigé uniquement pour garder la paix au village (Joseph père était, je le rappelle, un notable de la paroisse, en exercice).

 

            Deux incongruités dans ces histoires on ne peut plus divergentes : a) on ne laisse pas des chevaux dehors la nuit en janvier à Saint-Vallier et si d'aventure on laisse le battant de l'étable ouvert, comme cela aurait pu être après la fuite des meurtriers, lesdits chevaux n'ont vraiment pas l'idée d'aller se promener!  J'y suis allé une fois à Pâques, dans la seconde moitié d'avril, alors que le déblaiement des chemins et l'éclairage électrique existaient déjà, et l'endroit n'est vraiment pas propice aux déambulations nocturnes, à moins d'être bien équipé ou absolument obligé.  Et b) on ne s'amuse pas à ferrer et à déferrer des chevaux quelle que soit la saison.  Ils le sont ou ne le sont pas.  Quant aux vaches mentionnées dans un seul des textes consultés, ce n'était pas alors un élevage local et ce ne l'était toujours pas au XXe siècle.  Tout au plus pouvait-on en trouver une ou deux pour usage familial : "Le cochon perpétuel et la vache éternelle" sont mentionnés dans un certain nombre de contrats de mariage de l'époque comme quoi le beau-père s'engageait à remplacer l'animal en question quand on le saignait ou qu'il (elle) mourait.  Au même titre que chez les arpenteurs et les notaires, l'expression de bornage "la limite de la propriété est jusqu'à la sangle du cheval blanc à marée basse" permettait de savoir où était la ligne entre ce qui est maintenant le provincial et le fédéral...  Ledit cheval est mort depuis longtemps, mais il persiste dans les cadastres.