|
Il était
une fois, la nuit de Noël. Cette nuit magique, plus harmonieuse que
les autres, où Jésus est né, où St-Nicolas revêt son grand manteau bleu
et piqué d'étoiles et où le gros bonhomme de Noël, celui que l'on appelle
le Père Noël, puisque nous sommes tous des enfants à Noël et qu'il nous
faut un père, fait sa ronde en traîneau-volant tiré par des rennes de
magie et distribue surprises et cadeaux aux petits d'hommes qui ont été
sages.
Cette nuit là était vraiment sublime. Les étoiles dans l'air froid
mais transparent du grand nord, scintillaient comme des gouttelettes
d'argent fondu. Des petits nuages ronds et furtifs s'échappaient des
naseaux frémissant des rennes en course et du bon gros nez du Père Noël.
Sa mission était déjà en marche. Des milliers de maisons avaient été déjà
visitées, des milliers de présents étaient en place sous les sapins décorés
et joyeux de tous les salons où le bonhomme avait posé les pieds. Ils
attendaient l'heure du réveil sous leur emballage de rêve. L'équipage arrivait
sur les bords du grand fleuve du Nord de l'Amérique à gauche des grandes
plaines de l'ouest. L'attelage allait bon train et le Père Noël devançait
son horaire de la nuit de Noël. Les clochettes tintaient gaiement, les
sabots des animaux luisaient dans le rayon de lune qui suivait le traîneau.
Sous lui se déroulait maintenant le long ruban blanc du grand fleuve.
Vers l'est, il s'élargissait pour former l'estuaire
puis le golfe. De chaque côté, tout au long du cours d'eau,
s'allumait un chapelet de petites lumières, des villages où patientaient
les enfants en s'efforçant de ne pas s'endormir.
Soudain, après le dépassement de l'étranglement du fleuve devant
Québec, à l'endroit où ce dernier se joint au St-Maurice pour s'appeler
Les Trois-Rivières, le Père Noël perçut un gros sanglot qui venait
d'en bas et qui vint ternir son plaisir de promenade céleste.
Qui pouvait bien pleurer la veille de Noël? Il tira la longe
de droite. Le renne de tête obéit et l'équipage amorça
un long virage vers la droite et vers le bas, pour se placer en position
d'atterrissage sur le chemin du fleuve.
Les patins du traîneau crissent
sur la neige, les rennes prennent pied sur le sol et ralentissent
doucement leur course. Ils ont l'habitude d'atterrir en douceur sur
le toit des maisons et évitent de secouer le vieux bonhomme. Secrètement,
ils veillent sur sa santé. La fée des étoiles, la bonne fée des rennes,
leur a fait remarquer que le Père Noël, d'année en année, se fait plus
vieux. Donc, attention! Ménageons-le!
L'équipage se dirigea lentement dans la direction du gros chagrin
qui l'avait fait descendre vers la terre. Quel ne fut pas la surprise
du vieil homme d'apercevoir sur la rive glacée, un grand héron bleu.
Mais un petit grand héron bleu. Il devait bien avoir, au jugé, quatre
mois et demi, cinq mois. Il n'avait pas encore le coloris
de l'adulte et ses plumes n'étaient pas encore à leur pleine
longueur. Mais l'envergure des ailes qu'il étendait lamentablement,
et le grand bec dirigé vers le bas, le trahissaient. C'était bien un grand
héron. «Hé garçon» s'écria le Père Noël, «que fais-tu là à ce temps-ci,
la veille de Noël? Assez le chagrin, ne pleure plus, je m'appelle Père
Noël et les enfants ne doivent pas être tristes à la Noël. Quel est ton
nom mon enfant?»
«Je m'appelle Riki, Père Noël, et je suis si triste, si seul. Je
gèle des pattes sur cette glace et le bout de mon bec est tout froid.
je suis né à l'automne et je ne sais pas encore me servir de mes ailes,
je ne sais pas voler. Papa et maman ont dû retourner à notre résidence
du sud. Et même si j'avais appris à voler, je ne sais pas où est ma demeure
du sud, puisque je n'y suis jamais allé.» Et tout ce discours était entrecoupé
de grands sanglots et de pleurs réprimés dans la gorge qu'il avait
fort longue comme tous les grands hérons bleus. Il hoquetait misérablement
des épaules et le bout de ses grandes ailes tremblaient sans majesté,
insignifiantes et inutiles dans ce décembre si froid. Les rennes l'entourèrent
lentement pour le protéger de la bise
qui coulait sournoisement le long du grand fleuve. Le premier
renne de l'attelage, celui que l'on appelle Rudolph, Rudolph
le petit renne au nez rouge, plaça son nez sous l'aile du petit grand
oiseau pour le calmer et le rassurer. Il murmura, sans que le maître ne
l'entende, «ne pleure plus, le Père Noël est ici et il aime tous les
petits enfants. Ne pleure plus, je t'en prie, tu m'attristes.» Le Père
Noël qui a l'oreille fine, fut très fier de l'attitude de son renne de
tête. Il approuva: «oui consoles-toi. Tiens que dirais-tu de mon idée?
Tu sautes dans mon traîneau et tu m'accompagnes cette nuit pour ma tournée
de distribution de cadeaux. J'étais en direction plein-sud et je te parie
que nous pouvons retrouver ta maison, ton papa et ta maman. Allez, hop,
viens, assieds-toi sur le banc tout près de moi et couvre-toi bien
avec la grosse couverture de laine rouge qui est à mes pieds.»
Riki ne se le fit pas dire deux fois. Il eut un grand coup d'ailes
maladroit et se tassa en douceur près du bonhomme. Et vite il s'emmitoufla
dans la chaude laine. «Allez mes fils, en route cria-t-il aux bêtes
de l'attelage. Courez vite et voler droit, nous avons du travail à
faire. Rudolph, allez plein sud. Et toi Riki, accroche-toi bien. Nous
partons.
Le traîneau glissa un temps sur la neige du fleuve gelé puis, lentement,
s'éleva dans le rayon de la lune de Noël. Personne ne vit le spectacle,
tout était silencieux, vaste et tranquille: le ciel bleu profond, les
étoiles, lucioles d'argent scintillant, et le grand fleuve gris qui coulait
sous les patins. Les naseaux
des rennes luisaient échauffés de longues fumerolles
qui se terminaient par des petits ballons d'haleine cristalline
et vaporeuse. Et dans le traîneau, le petit grand héron bleu, dans
la livrée
toute grise de bébé héron bleu, sous sa capeline rouge, tremblait
d'une grande exultation joyeuse et impatiente: il allait revoir sa maman.
Nos amis voguèrent allégrement en direction du sud, en longeant d'abord
le St-Laurent jusqu'à la péninsule de Gaspé, puis virèrent plein-sud.
Sous eux, se déroulait un paysage de forêts vertes et de petites montagnes
rondes. Sur la gauche, luisait le sombre Atlantique qui ourlait
le rivage d'une écume blanche. malgré leur hâte, le Père
Noël devait visiter chaque maison où demeurait un enfant. Mais graduellement,
à chaque descente, le traîneau s'allégeait avec la distribution des
jouets, de sorte qu'il voyageait plus rapidement. La température graduellement
se réchauffa, et il fit vraiment chaud sous leurs épais vêtements du
nord. Le paysage changeait progressivement. Lorsque l'on regarde une
carte des États-Unis, nous sommes frappés par le nombre de lignes droites
et noires qui quadrillent la carte. Dans les faits, du haut du ciel
il n'y a pas de ces lignes frontières d'état, mais une douce évolution
des arbres parallèle avec le réchauffement de l'air. Les marécages
apparaissent, les grand arbres d'où pendent de longues perruques de mousses.
Puis soudain, en traversant d'est en ouest la longue péninsule de la
Floride, le traîneau déboucha plein devant, sur le Golfe du Mexique.
Sur les berges bleues, des oiseaux, des grands, des colorés, des bruyants.
Au loin, le petit héron fixa une forme familière. Deux grands oiseaux
bleus, aux longues plumes flottantes de la force postérieure des ailes
larges déployées, un cou replié sur l'épaule, des longues pattes aux doigts
étalés, c'était bien la forme du héron adulte en plein vol. Les oiseaux
s'approchèrent du traîneau. On ne pouvait plus douter, c'était bien des
hérons. Puis , soudain, dans l'esprit de Riki l'évidence se fit. Il
entendit le son que fait le héron, un honc-honc qui ressemble
au bruit de l'outarde, la bernache ou la grande oie du Canada, un honc
plus grave: le cri du héron en vol. Mais c'était la voix de maman.
«Maman, maman, c'est moi Riki!» Un des oiseaux s'approcha de l'équipage
et vola de concert avec le Père Noël. «Mais c'est toi Riki? Viens vite,
descends, suivez-moi Père Noël, venez à la maison.»
Le renne de tête ne résista pas au changement de cap et obéit à l'ordre
de ralentir et de suivre la maman aux grandes ailes bleues. À peine cinq
enjambées de vent, et l'équipage s'arrêta tout à côté du faîte d'un grand
arbre. Au sommet, un vaste amas de branches, de brindilles, de mousse.
les hérons, malgré leur poids, nichent dans les arbres et leurs demeures
sont d'immenses structures qui résistent, malgré leur apparence rudimentaire,
aux vents les plus violents. Le Père Noël descendit du véhicule et prit
l'aile du petit Riki. L'équipage et le Père Noël pouvaient marcher à côté
de la cime des arbres, mais non un petit héron bleu encore gris de jeunesse
aux ailes malhabiles. Le bébé posa pied sur le seuil du nid. «Comme il
est beau mon chez-moi du sud! où est ma chambre?» «Ici» fit la maman enchantée
de l'allure des retrouvailles. «Comme le duvet est doux et chaud. Viens
que je t'embrasse maman.»
Le bonhomme reprit sa route. Et c'est ainsi qu'un tout petit héron,
grâce à la bonté du ciel, retrouva son papa et sa maman pour devenir,
lui aussi, un grand héron bleu et continuer de marcher, la saison venue,
sur les bords de nos fleuves et rivières, sentinelle distinguée du nord
de l'Amérique.
|