Il
était une fois dans une ville ancienne, une ville belle et massive qui
existe encore aujourd'hui mais qui, autrefois, abritait la magie du moyen-âge,
celle des chevaliers qui ressemblaient aux Trois Mousquetaires, une
boutique de jouets. Dans la vitrine, un imposant et tout guilleret
casse-noisettes. Rottembourg est une ville sise sur le bord
d'une rivière toute petite et chantante, la Tauber qui cascade sur les
pierres sonores, entre les arbres, jusqu'à la Neckar, cette grande rivière
où naviguent bateaux et chalands
. La ville trempe presque le pied de ses murailles imposantes
dans l'eau chatoyante
de la petite Tauber. C'est une ville d'antiques demeures où
une grande place égaye la population avec son horloge aux personnages
sonnant les heures à la fenêtre de leur maison de pierre haute perchée
au sommet de la Mairie.
Dans
cette ville magique, il y a beaucoup de petits enfants, donc une grande
quantité de boutiques de jouets. Une de ces échoppes
est tenue par un sorcier bienveillant; mais oui, cela existe!
Il travaille si bien le bois qu'il en fait de beaux et grands casse-noisettes
à l'allure rigide, toute militaire, mais des casse-noisettes doux et amoureux
des petits enfants.
Malheureusement,
chez les jouets comme ailleurs, il y a des modes, des modes qui relèguent
aux oubliettes
les vieilles et si belles choses.
Or, les casse-noisettes sont, depuis très longtemps, passés de mode.
En effet, les enfants leur reprochent leur allure guindée
, leur uniforme trop voyant et surtout
leur manque de souplesse. Aujourd'hui, les poupées ont une généalogie,
naissent à des endroits connus comme la poupée bout-de-chou. Elles marchent,
elles dansent; on peut les vêtir, les coiffer et même certaines mangent
de vrais aliments dans de petites cuillères qu'on leur tend. Elles parlent
et on peut changer leur couche si elles boivent un peu trop. Alors, vous
vous imaginez comment un vieux soldat de casse-noisettes peut se sentir
dans son uniforme de bois, avec sa grande bouche inutile, bonne à ne casser
que des noix.
Le
casse-noisette se languissait
, muet dans sa vitrine. Il attirait les regards. Il avait beaucoup
d'allure dans sa grande tunique militaire, son grand manteau d'expédition
bleu azur qui lui pendait jusqu'à mi-mollet. La bordure du manteau
était garnie de fourrure blanche et noire. Les manches étaient rouges
avec épaulettes dorées. Sur sa tête, au-dessus du front large et droit
et du nez d'aigle, un grand et haut chapeau rouge, à visière enrubannée
de noir et sertie de boutons dorés, le grandissait au-dessus des autres
de son espèce. Les enfants sur le trottoir, l'appelaient «mon colonel»
et même «mon général». Mais général, il était loin de l'être. En effet,
sa bouche ne pouvait émettre aucun commandements que l'on associe à un
général d'armée. Il agitait un grand sceptre
à un bout de pierre étincelante sans
que cela ne lui donne d'autorité. De fait, Casse-noisettes était tout
à fait, complètement malheureux de son inutilité. Et comme souvent il
arrive à un grand malheureux, il se trouvait tristement inutile et insignifiant
dans sa vitrine au soleil ou sous les étoiles lorsque venait la nuit.
Le
propriétaire de la boutique, le grand sorcier, le menuisier Rodrigue Scietou
se chagrinait de la piètre performance de son chef-d'oeuvre de bois. S'il
pouvait seulement lui donner la parole! Allait-il changer le chagrin de
Casse-noisettes? Donner la parole n'était pas une mince affaire et l'être
de bois à qui on la donne, doit bien s'en servir. L'oeuvre est souvent l'image
de celui qui la fabrique. Or, Rodrigue Scietou était maître magicien hautement
respecté dans le monde restreint des magiciens et des fées.
Allons
donc, complétons notre travail et donnons à ce beau morceau de bois le
don de la parole.
Un
soir, tout près de la veille de Noël, alors que la ville de Rottembourg
dormait de tous ses petits enfants, le menuisier-magicien se plaça davant
le petit général dans sa vitrine. Il avança le bras, et de l'index tendu,
toucha la lèvre supérieure du soldat. Il cria bien haut: « , Déesse
ancienne de la chance et du hasard, donne la parole à cette bouche de bois.
Et toi général Casse-noisettes dirige ton armée avec sagesse, ordre et
générosité.» Une chaleur parcourut les lèvres, gagna la langue et se perdit,
comme si casse-noisettes l'avalait, dans la gorge du petit général.
«A-attention» cria-t-il. «Par la droite en avant, marchez», et la petite
troupe de casse-noisettes, en lignes égales, à pas militaire, droite-gauche,
droite-gauche, les épaules rejetées vers l'arrière, la tête haute, descendit
en ordre de la vitrine. «Vers l'armoire: en avant toute!» Et la troupe,
sous la férule
du général Casse-noisettes se rangea
sagement sur les étagères de la grande armoire.
Rodrigue Scietou était heureux. Il avait fait un magnifique général
Casse-noisettes, et en lui donnant la parole, il lui avait aussi donner
le talent de diriger les jouets. Un tel général allait faire le bonheur
d'un enfant, mais aussi de sa maman puisqu'il avait le don d'assurer le
rangement de toute la troupe de jouets. Un général en grand habit de bois
c'est beau, mais un général de bois quand il parle, c'est beaucoup mieux,
et de BEAUCOUP.