– Mesdames et Messieurs ! S'il vous plaît, veuillez boucler
votre ceinture et redresser
votre siège à la position verticale pour l'atterrissage à
Mirabel !
commande l’agente de bord tout en s'avançant dans l'allée de
l'appareil, vérifiant de chaque côté si tous les passagers
obtempéraient à son message...
– Martine, nous sommes arrivés. Nous allons bientôt atterrir.
murmure Frédéric, effleurant doucement son épaule...
Lasse de tous les préparatifs, elle s’endormit dès les premiers
moments de l'envolée. Il prit alors en charge la petite durant
le voyage pour permettre à sa femme de récupérer un tant soit
peu. C'était pour elle son tout premier voyage en avion. Assise
près du hublot, l’enfant ne tarissait pas d’exclamations lors du
décollage de l'avion. Cependant, après une heure de vol parmi
les nuages en haute altitude, l'ennui réussit à émousser la
curiosité de la petite fille de trois ans qui finit, elle aussi,
par fermer les yeux.
________________
En fait, ce projet avait réquisitionné les économies de trois
longues années au jeune couple pour se permettre des billets
"aller" seulement. Mais, Frédéric, ayant obtenu sa licence en
droit, brûlait d'impatience à l’idée de travailler avec son père
qui serait, sans aucun doute, très fier du succès rapide de son
fils. Il y a longtemps que le grand criminaliste avait perdu
confiance en son fils, ayant même abandonné tout espoir de le
voir plaider dans une cour de justice, puisque Frédéric ne se
cachait pas pour démontrer une très grande réticence à
s'engager dans cette profession. Tel que
prévu, Martine était retournée au bistrot dès qu'elle fut bien
rétablie de son accouchement. Durant ce temps Ovide et Marthe
prirent bien soin de la petite, l’entourant de beaucoup d’amour.
D'un côté, Frédéric avait poursuivi ses études tandis que la
rémunération de son travail de libraire, en soirée, lui avait
permis de faire des économies. Ce qu'il n'avait pas calculé, par
contre, c'est que les études et le travail combinés avaient sapé
sa santé. Les longues heures qu'il dut leur consacrer l'avaient
éloigné de sa fille et de son épouse. Néanmoins, il écrivit à sa
mère pour lui annoncer son mariage et la naissance de la petite
Françoise lui promettant de retourner au pays, dès ses études
terminées.
En retour, sa maman tenta de le rassurer… – Comme j’ai hâte
de te revoir, mon grand, de connaître ton épouse et la petite.
Mais, tu sais, ton père n'est pas très bien depuis quelques mois.
Je le connais assez bien pour savoir
qu'il a mal accepté ton mariage à l'extérieur du pays, sans le
consulter au préalable...
Toutes ces révélations à son sujet, lui trottaient dans la tête
depuis le départ et il n'en avait soufflé mot à personne, même
pas à Martine. Il ne voulait surtout pas que celle-ci
entretienne des préjugés défavorables envers ses parents,
surtout envers son père. – Papa, ne changera donc jamais !
pensa-t-il... – Il persévère à vouloir mener ma vie.
Finalement, ai-je bien fait de vouloir retourner au pays et
espérer travailler avec lui ? Je me le demande vraiment !
_____________________
– Oh! Frédéric, je souhaite profondément que tes parents soient
à l'aéroport. J'ai tellement hâte de les rencontrer !
lance Martine... – J'ai surtout hâte qu'ils voient notre
fillette!
– Moi aussi, ma chérie, mais, tu sais que mon père est
souffrant ces temps-ci. Il ne faut pas que tu sois trop
désappointée s’il n’est pas à l’aéroport pour nous accueillir...
_____________________
En ce soir de septembre, la route du Nord était particulièrement
encombrée et le silence semblait être de rigueur dans la
limousine des Montreuil. Seule la petite prononça quelques
salutations d'usage que sa grand-mère Marthe lui avait
enseignées avant son départ, spécialement pour cette occasion.
– Pourquoi Grand-papa Montreuil n'est-il pas avec nous ? Est-ce
qu'il est très malade ?
– Ma petite Françoise, ton grand-papa Paul est un peu souffrant,
c’est la raison pour laquelle il est resté à la maison mais, tu
peux être sûre que, lui aussi, a bien hâte de te voir.
répond Grace Montreuil, tout en la serrant bien fort contre
elle...
Puisque Frédéric s’était assis en face de sa mère, Martine prit
siège à ses côtés. La grand-maman savourait enfin le bonheur
d'avoir sa petite-fille près d'elle. Malheureusement, tous
semblaient être si loin l'un de l'autre dans cette grande
limousine. Bien sûr que Martine était impressionnée, mais elle
était d’autant plus intimidée par l'aisance évidente des parents
de Frédéric que représentaient l’immense voiture et la tenue de
grand-maman Montreuil. Selon la description du mode de vie que
son époux avait dépeint de ses parents, jamais, elle pensa qu’il
fut aussi élaboré, aussi luxueux. Ce qu’elle en vit dépassa
largement tout ce qu'elle avait pu s'imaginer.
– Mais, ils sont très riches !
pense-t-elle... – La chic limousine avec chauffeur privé,
l'élégant costume et tous ces bijoux que porte madame Montreuil
démontrent que Frédéric n'avait vraiment pas exagéré !
– Martine, dites-moi, c'est votre première visite au Canada ?
– Oui, madame Montreuil.
répond-elle timidement.
– Je vous en prie, Martine, appelez-moi Grace !
Dès la première seconde de leur rencontre, la mère de Frédéric
avait discerné l'inconfort de Martine quand elles se serrèrent
la main. Elle voulut donc qu'elle se sente bien à l'aise... car,
elle désirait vivement établir entre elles un rapport chaleureux
le plus tôt possible.
Perspicace, comme pas une, Grace anticipait à tort ou à raison
une réaction défavorable de la part de son mari puisque Frédéric
n’avait pas daigné le consulter avant son mariage. Décidément,
ce monsieur avait une très haute opinion de lui-même ! Parce
qu'il avait gravi les plus hauts sommets de sa profession, il
osait s’immiscer dans la vie de tout le monde.
Sans équivoque, Madame Montreuil était une femme du monde, comme
on dit en Europe. À aucun moment, elle tenta de dissimuler sa
richesse ou de renier la position envieuse que détenait son mari
dans la haute société. Par contre, jamais, elle se comporta de
manière hautaine. Ils étaient très riches, c'était un fait et
ils ne côtoyaient que des personnes financièrement très à
l'aise.
Après tout, Maître Paul Montreuil, réputé comme étant un des
meilleurs criminalistes, sinon le meilleur du pays, disposait
facilement de traitements de faveur. Au fil des années, il avait
acquis, mis à part sa grande réputation, une fortune
considérable en défendant avec succès des criminels notoires. Il
était donc impératif d'entretenir des rapports intimes avec des
personnages influents. Obligatoirement, Grace se devait d'être
fidèlement à ses côtés. Malgré toute cette façade, elle demeura
une femme simple dans la façon de se comporter avec les gens en
général. Elle n'avait aucunement oublié ses modestes premières
années de mariage, alors que Paul n'était qu'un jeune débutant
et qu'elle était enceinte de Frédéric. Ils étaient loin
de l’envergure dont bénéficie maintenant leur existence.
Combien de fois, il lui arriva de regretter ces jours-là ! Ils
se retrouvaient tellement plus souvent ensemble et la vie était
tellement plus simple ! Elle aimait son mari pour la personne
qu'il était et non pour l'image qu'il projetait en tant qu’homme
de loi.
À cinquante ans, sa beauté n’avait pas été altérée par les
années. Grande, mince et très élégante, elle avait toujours bien
pris soin d'elle. Évidemment, la vie aisée comblait ses moindres
souhaits et tout concourut à son épanouissement. À peine
quelques mèches grises sur les tempes trahissaient quelque peu
son âge. Mais, elle les conservait telles quelles, naturelles,
osant défier le désir de son mari qui aurait bien voulu la voir
en blonde.
________________
Une
heure de route suffit pour arriver aux portes du manoir.
L'imposante limousine emprunte un chemin étroit et sinueux,
bordé de grands peupliers et menant jusqu'à une vaste résidence
sise tout en haut d'une petite colline.
Elle
s'arrête devant l'escalier de la porte principale. Ce manoir
rappelle alors à Martine un ancien château médiéval semblable à
ceux qu'elle avait déjà vus en France.
Au moment même où la voiture s’immobilise, deux personnes se
précipitent à sa rencontre. Le premier, de toute évidence,
l’homme de service, ouvre la portière et offre son bras aux
passagers.
Une fois tous descendus, il la referme et court rejoindre son
collègue qui s'affaire à sortir les bagages du coffre-arrière de
la voiture. Tous deux, valises au bout des bras tout en coinçant
une autre sous chaque aisselle, gravissent les marches de
l'entrée principale, en suivant Madame Montreuil et ses
invités.
Léopold, le chauffeur, qui s'était abstenu de toute tâche autre
que celle de conduire, demeure à l'attention,
près de la voiture pendant que Georges et Henri s’occupèrent des
bagages. Une fois vidé de son contenu, il s'avance et referme le
coffre arrière de la limousine. Cérémonieusement, il pivote sur
les talons tout comme un soldat et se dirige derrière le volant.
Il démarre rapidement vers un immense garage assez vaste pour y
accueillir au moins cinq voitures.
________________
Pénétrant dans le luxueux hall d'entrée du château, Martine
reste estomaquée du décor splendide qui s'offre à ses yeux.
Soudain, une énorme et très vieille horloge grand-père, située à
la gauche du vestibule, sonne les douze coups de minuit.
Rassemblés au milieu de l'enceinte, ils attendent que le
carillon de l'horloge termine son message. Ils conviennent donc
de ne pas réveiller Paul qui dort certainement à cette heure
tardive et plutôt d'attendre au lendemain pour le rencontrer.
Ils s'embrassent chaleureusement à tour de rôle en se souhaitant
une bonne nuit.
Grace les invite à se retirer à leur chambre respective et
instruit George de les y conduire. Sur ce, ils empruntent le
magnifique escalier tournant fait de marbre d'Italie. Située à
l’extrémité ouest du château, leur chambre, est la plus
spacieuse. Deux fenêtres panoramiques donnent sur le chemin qui
mène à la route principale. Leur intimité ne sera pas brimé à
cause des grands peupliers qui longent ce chemin tortueux, on ne
peut pas repérer facilement le manoir depuis la grande artère.
________________
Le lendemain matin, un soleil radieux inonde la grande salle à
dîner des Montreuil. Tous avaient convenu d'être là, à la même
heure pour accueillir Paul Montreuil. Avant de descendre pour le
petit déjeuner, Frédéric fait visiter le manoir a ses deux
amours.
La fierté de Frédéric de pouvoir enfin faire voir à son épouse
et sa fille, la maison où il avait grandi, se lit dans ses yeux
! Il les guide donc, le long du grand passage sans fin donnant
accès à un nombre étonnant de chambres réservées spécialement
pour la famille et les amis.
Ils évitent tout bruit pour ne pas déranger. C’aurait été pour
le moins surprenant puisqu’ils avancent doucement, les pieds
enfoncés jusqu'à la cheville, sur un moelleux tapis que le «
maître des lieux » avait importé des Indes.
D’une grandeur vraiment impressionnante, le manoir, enfin on
pourrait dire le château, est beaucoup plus large que profond.
Le hall d'entrée, érigé en plein centre, occupe à lui seul le
quart de la surface. Il est surtout construit en hauteur et
traverse les deux paliers du château jusqu'au toit. Au deuxième
niveau, les deux grands passages qui parcourent chaque côté du
vestibule, communiquent ensemble en le traversant, ce qui donne
lieu à une mezzanine fort bien aménagée et suspendue dans
l'espace.
D’une solidité à toute épreuve, grâce à ses poutres de chêne,
elle est garnie de très hautes rampes. La principale poutre
transversale ornée d'une magnifique sculpture taillée par un
artisan local, représente une scène d'un procès quelconque dans
une cour de loi, avec tous les protagonistes habituels. Une
œuvre d'art exceptionnelle ! Tout au fond, un escalier de marbre
grimpe en spirale le long du grand tunnel vertical que forme le
hall d'entrée et disparait au palier supérieur. Le faîte du
vestibule, coiffé d'un dôme de vitraux multicolores, ressemble à
la nef d'une église. C’est dire toute la magnificence des lieux
!
Tout à fait normal que Martine soit fascinée à ne pas en croire
ses yeux. Quant à la petite, elle regarde partout, tournant sans
cesse la tête, à l’affût de la moindre nouveauté.
Au rez-de-chaussée, de chaque côté du hall d'entrée, d'énormes
portes de chêne s'ouvrent sur deux passages respectifs qui
courent parallèlement sous ceux de l'étage supérieur. Celui de
gauche, mène à une salle d'attente, une bibliothèque, au bureau
de Paul Montreuil ainsi qu'à un autre plus petit, réservé à la
secrétaire. Le passage de droite lui, conduit à une somptueuse
salle de réception, une salle à dîner tout aussi vaste, enfin
les cuisines et les quartiers des domestiques.
– Diable ! Le bistrot tout entier pourrait facilement être
contenu dans cette salle de réception !
pense Martine, tout en continuant, interloquée, vers la salle à
dîner... – Et celle-ci donc, elle est presque aussi grande !
Dans la salle à dîner, chacun prend place derrière un siège de
son choix ; cependant au bout de la grande table, est la place
réservée à Paul Montreuil, inoccupée pour l’instant.
Le maître des lieux ne descendait jamais avant huit heures. Il
avait instruit Georges de toujours mettre son fauteuil roulant à
sa disposition, au pied de son lit, à sept heures trente, tous
les matins sans faute. Il prétendait être apte à se déplacer
sans celui-ci, pour de très courtes distances. Néanmoins,
personne ne l'avait déjà vu circuler sans son fauteuil.
Paul, un monsieur très fier, insistait pour signifier à son
entourage l’autonomie qui lui permettait d'être encore en mesure
de vaquer seul à ses besoins personnels. Ainsi, il avait fait
construire un minuscule monte-charge suffisamment grand et
puissant pour lui permettre de monter à sa chambre tout seul,
assis dans son fauteuil roulant. Une maladie dont la provenance
demeurait toujours inconnue de ses médecins et spécialistes
traitants, l'avait miné énormément. Il semblait avoir vieilli de
vingt ans durant la période pendant laquelle son fils s'était
absenté du pays pour ses études.
– Avez-vous tous bien dormi ?
demande Grace en s'adressant à Martine...
– Très bien, madame Montr... pardon... ,Grace.
– Et toi, mon fils ?
– Très bien ! Merci, maman.
et il enchaîne... – mais enfin, où est papa? Pourquoi ne
vient-il pas prendre le petit-déjeuner avec nous ? La petite
Françoise a tellement hâte de le rencontrer.
– Ton père ne descend jamais avant huit heures depuis qu'il est
malade. Tu sais, il a adopté de très curieuses habitudes et
chacun de ses déplacements est calculé à la minute près évitant
toute activité qu'il ne croit pas absolument nécessaire. Il a
beaucoup changé depuis ton départ. Il ne pratique quasiment plus
sa profession jusqu’à refuser systématiquement toute demande de
consultation.
ajoute-t-elle avec tristesse. –
La vie est devenu, je te dirais, plutôt monotone !
D’un geste de la main, elle décrit un arc en démontrant les murs
grandioses de la salle à dîner, tapissés d'une collection de
toiles célèbres …
– Il n'a même plus d'intérêt, semble-t-il, pour la
profession qui lui a donné sa notoriété et dont il a tant
profité...
Émue, elle poursuit... – Il ne semble pas réaliser que,
financièrement, notre situation est précaire. Je crains qu’un
jour prochain, nous soyons obligés de céder ce manoir. Seuls les
coûts d'entretien du château dépassent largement les maigres
prestations que ton père a réussi à obtenir des compagnies
d'assurances. Ah!, mon pauvre petit, j'ai même songé à remercier
Georges et les autres, mais je ne sais pas conduire et ton père
doit se déplacer deux fois la semaine à la clinique médicale
pour ses traitements. Si au moins, on savait pour quelle maladie
on le traite. et, tristement, baissant légèrement la tête,
comme si elle priait... – Ton retour est une bénédiction, tu
sais, mon fils ! Peut-être serais-tu intéressé à prendre la
commande de l'étude de ton père et t'occuper des affaires
pressantes ? Il y a tellement de dossiers qui l'attendent.
puis les yeux remplis de larmes, elle les lève vers Frédéric...
– Au moins pour quelques mois, le temps que ton père se
remette un peu.
Frédéric reste silencieux, abasourdi par les confidences
révélées sur ce ton. Dans l’immédiat, il ne désire pas donner
une réponse à sa mère. C’en était trop pour le moment ! Il sait
pertinemment que cette décision ne lui revient pas; elle doit
venir de son père, de personne d'autres. C’est alors que ce
grand moment de silence est soudainement interrompu par le bruit
strident du moteur du monte-charge qui arrive au
rez-de-chaussée.
_____________________
– C'est grand-papa Paul !
s'exclame la petite Françoise en entendant le bruit cette
machine inusitée et observant cette chaise sur roues qui sort
du puits du petit ascenseur... Elle est très impressionnée à la
vue du vieil homme assis dans ce fauteuil motorisé. Prudemment,
elle s'avance vers lui et accepte finalement, non sans
réticence, d'être accueillie dans les bras tendus de son
grand-père. Paul Montreuil se penche légèrement et étreint sa
petite-fille affectueusement. Puis, tout en douceur, il
la pousse à bout de bras, l’examinant de la tête aux pieds
pendant un long moment, comme si elle était une autre de ses
précieuses possessions.
– Grand Dieu ! Mais que tu es une jolie fillette ! Tu ressembles
tellement à ton père lorsqu'il avait ton âge.
et deux grosses larmes coulent sur ses joues sillonnées par la
maladie...
Se retournant vers tous ceux qui sont là, il constate qu'ils
éprouvent eux aussi de la difficulté à contenir leur émotion.
Puis, Paul rapproche la petite et la dépose avec tendresse sur
ses genoux. Sans efforts et sans l'assistance du moteur
électrique de son fauteuil roulant, il pivote sur place,
dirigeant les roues avec ses deux mains, se lance rapidement
vers la grande table.
Frédéric est le premier à s'approcher de son père. Se tenant
debout à ses côtés, il se retourne pour faire face à son
épouse...
– Martine, je te présente mon père ! Papa, voici mon épouse,
Martine !
annonce-t-il fièrement...
Paul l’accueille en lui tendant la main et de la même façon
qu'il l'avait fait pour Françoise, il l’examine comme s'il
cherchait à évaluer un rare objet d'art. – Enchanté de faire
votre connaissance, Martine ! Dans ses lettres, notre
fils nous avait décrit votre beauté, votre séduisante
simplicité. Je constate qu’il n'a pas exagéré du tout. et
l’attirant gentiment vers lui, il l'embrasse avec affection...
Frédéric s'approche d'eux et pose une main sur l'épaule de son
père et l'autre sur celle de sa fille. L'anxiété qui s'était
emparée de Frédéric, Martine et Grace avant que l'éminent
criminaliste fasse apparition, s'est soudainement dissipée comme
par magie.
Tous, sauf Françoise, trop jeune pour comprendre l'importance de
cette première rencontre, avaient entretenu, à tort ou à raison,
une certaine appréhension. Sans oser se l’avouer, chacun avait
deviné la pensée de l'autre. Tous avaient craint un peu la
réaction de Paul.
– Je ne sais pas si vous êtes de mon avis, mais moi, l'émotion
me donne faim. Allons, attablons-nous et prenons ce premier
repas de famille ensemble.
lance Paul...
Sur ce, il se précipite à l’aide de son fauteuil roulant en
direction de sa place traditionnelle, sa petite-fille toujours
assise sur ses genoux.
– Ah! Ça, alors ! Comment est-ce possible ? J'ai peine à croire
ce que je vois !
pense silencieusement Grace, tout en prenant place à la
table... – Et moi qui m'étais fait tant de soucis pour cette
première rencontre !