Chapitre 14
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Le temps s'était envolé comme le sable dans la tempête. Puisque le printemps et l’été 1980 avaient filé, pour ainsi dire, de manière inaperçue, septembre nous ramenait à la réalité avec son cortège automnal. Paul et Grace ayant obtenu leur visa respectif de long séjour, attendaient maintenant leur certificat de citoyenneté française, depuis leur départ de Québec. La crainte des représailles de la part de ses anciens clients, alliée au plaisir de vivre enfin ensemble, loin de tous ces tracas, leur donnèrent une qualité de vie appréciable au plus haut point. En outre ce qui était fabuleux provenait de la possibilité du rapprochement avec la petite famille de leur fils. On souligna le quatrième anniversaire de la petite qui avait tout juste débuté ses classes à la pré-maternelle. Marthe et Ovide s'étaient éloignés volontairement du bistrot songeant, eux aussi, à une retraite bien méritée. Martine et Frédéric apportèrent donc quelques rénovations mineures au commerce mais ils se refusèrent à l'agrandir de peur de le voir perdre son cachet particulier. Chacune des pierres qui composaient ses murs était imprégnée de souvenirs impérissables et, de toute façon, la vieille clientèle avait exprimé une certaine réticence aux changements proposés. Dans ses moments libres, Frédéric commença alors à écrire son premier roman qui fut, à sa grande satisfaction, publié. Il ne regrettait aucunement d’avoir mis la pratique du droit en veilleuse. Sa dernière expérience avec le cas Morand lui avait laissé d'amers souvenirs, toutefois il se réservait la décision d'y retourner un jour. – Bonjour monsieur Rodrigue ! Comment allez-vous aujourd'hui ? demandae Martine, accueillant son plus fidèle client... Ce dernier demeura silencieux. Aidé de sa canne, il avança très lentement vers sa place habituelle et laissa maladroitement choir un vieux cahier tout froissé sur sa petite table. Laborieusement, il tira une chaise et s'assit péniblement. Après avoir accroché sa canne au dossier de la chaise d'à côté, il se tourna en direction de la « petite » et lui fit signe de la main pour lui retourner ses salutations. Depuis quelques temps, on aurait dit que le passage des années lui avait asséné un coup de vieux qui le rendit de moins en moins loquace. Malgré tout, il était fidèle à son rendez-vous chaque après-midi, pour consommer son demi-litre. Ce n’est pas par hasard que Martine remarqua le ralentissement progressif et rapide du vieil homme et s'en inquiéta. Le bon vieux Rodrigue faisait partie du bistrot bien avant qu'elle ne commença à y travailler. Comme d'habitude, elle s'approche avec son demi-litre et le dépose devant lui... – Et puis, est-ce que tout va bien, aujourd’hui, monsieur Rodrigue ? demande-t-elle gentiment, comme elle le faisait toujours... – Ça va... ça va assez bien... merci Martine. répond ce dernier d'une voix peu convaincante... Comme elle était quelque peu anxieuse face à l’attitude étrange du vieil ami de la famille, elle choisit de demeurer sur place. Le vieillard n'était vraiment plus le même ; ça, elle le ressentait... – Qu'est-ce que ce vieux cahier, monsieur Rodrigue ? C'est la première fois que je vous vois avec ce livre. dit-elle, se croyant obligée de lui faire la conversation... Elle allonge le bras pour mieux l’examiner... – Mais, monsieur Rodrigue, c'est un vieux manuscrit. Est-ce vous qui l’avez écrit à la main ! dit-elle... – Un manuscrit est toujours écrit à la main, « petite ». lui répond-il en le récupérant avec délicatesse comme on traite un objet précieux. – Comme je suis idiote ! confuse de lui avoir avoué ce trait d'ignorance, surtout causé par la nervosité... – Mais pas du tout ! rétorque Rodrigue... – Vous êtes gentille et vous essayez tout simplement de vous intéresser à moi. Non, « petite », vous n'êtes certainement pas idiote, bien au contraire. Je vous trouve extraordinairement intelligente. Vous avez beaucoup de flair et vous comprenez plus de choses de la vie, que plusieurs autres personnes plus âgées que vous, ignorent encore. Vous êtes simple, sans aucune prétention. Il est très rare de nos jours de rencontrer des gens authentiques... des gens chez qui on peut déceler facilement l'honnêteté et l'intégrité. Frédéric est un homme privilégié de vous avoir comme épouse et je suis certain qu'il le réalise. Rodrigue tâte nerveusement la poche de son veston, se retourne vers la jeune serveuse et plus calmement... – Pardi ! Je dois avoir égaré ma plume à écrire ! Me prêteriez-vous la vôtre, un moment ? Martine accepte sur-le-champ, avec le plus grand des plaisirs et se dirige vers le comptoir. Fouillant jusqu’au fond du tiroir elle en sortit un stylo qu'elle s'empresse de lui remettre avant de continuer son travail vers l’autre client. Le temps passait au pas de tortue. Cette journée semblait interminable ! Une chance qu’elle pouvait compter sur l’aide de Frédéric qui se pointait chaque jour aux heures d'affluence. Curieusement, à part Rodrigue, il n'y avait qu'un seul autre client encore au bistrot et c'était Émile. Ainsi, pour se distraire un peu, elle décida de réorganiser les tablettes où l'on rangeait les verres, pendant que son mari entamait une conversation avec Émile. BANG ! Ce bruit familier qui vient du fond de la salle. – Frédéric ! C'est Rodrigue qui s'est encore endormi et est tombé de sa chaise ! crie Martine à l'autre extrémité de la salle... Frédéric retourne au comptoir y déposer son cabaret sans regarder en arrière... – Ne t'inquiète pas, Martine. C'est toujours ainsi ! Ce n'est quand même pas la première fois qu'il s'endort sur son demi-litre. Vivement, Martine lance sur le comptoir le linge à essuyer les verres, car de la chaise sur laquelle elle était grimpée pour replacer les verres sur la tablette du haut, elle a l'avantage de mieux voir la table de Rodrigue. Il s’en faut de peu qu’elle dégringole, tant elle saute précipitamment pour courir après du vieux client... – Frédéric ! Frédéric ! Viens vite ! Il ne se relève pas ! ______________ En effet, pour la dernière fois, le vieux client s'était affaissé et avait rendu l'âme ! Il avait choisi ce lieu où il se plaisait tant pour entreprendre son plus grand voyage. On appela les ambulanciers, mais en vain, c'était trop tard ! Ils quittèrent le bistrot, remplacés par les gens de la morgue qui vinrent cueillir la dépouille du vieux Rodrigue. Émile qui bondit assister Martine et Frédéric, jugea bon ensuite de quitter le bistrot pour laisser le couple seul. Frédéric alla verrouiller la porte pour la nuit et revint auprès de son épouse pour lui apporter son réconfort. Assise sur un banc près du bar, elle pleurait à chaudes larmes. – C’est tout un monument qui vient de nous quitter, tu sais ! Je commençais à m’en douter que la fin était proche... J’avais perçu un changement dans son comportement... Il n'était plus tout à fait le même depuis quelques mois. dit-elle en sanglotant... – Calme-toi, ma chérie ! Je suggère que nous restions ici un peu avant de retourner à la maison. Nous devons trouver nos idées et penser à la façon d'annoncer la nouvelle à tes parents, surtout à ton père. Viens, nous en discuterons tout en remettant le bistrot à l'ordre. Jamais auparavant, aucun des deux n’avait été témoin d'une mort subite. L'événement avait été troublant pour eux, d'autant plus que la victime était une personne qu'ils chérissaient. La mort avait passé tout près deux. Arrivée la première auprès du vieil homme, Martine insista pour dire qu'elle avait aperçu une sorte de lueur pâle qui s’était dégagée de la poitrine du pauvre Rodrigue. Avec une voix tremblotante et pleine d'émotion, elle affirma avoir ressenti comme un léger courant d'air froid effleurer ses épaules et avoir été prise d'un frisson. Enfin, de toute évidence, elle subit un léger choc et aussitôt, son imagination s’emballa. Un peu plus tard, elle réussit, non sans difficulté à trouver un peu d’apaisement, particulièrement en s’affairant à nettoyer les petites tables pendant que son mari passait le balai, lui aussi un peu assommé par ce qu’ils venaient de vivre... Toutefois, la journée se termina quand Martine complétait sa ronde des tables auprès de celle où Rodrigue avait consommé son dernier verre. Le vieux manuscrit de Rodrigue y était resté ouvert à la dernière page signée... Rodrigue. Respectueusement, elle le prit et le referma avec mille et une précautions. Sur la première page, elle put en lire le titre : " La Face Cachée du Bonheur " La curiosité l’emporta et lui permit de lire quelques lignes plus loin. À sa grande surprise, elle découvrit que celle-ci datait de 1910. Tout en feuilletant nerveusement en éventail les autres pages, elle s'aperçut qu'elles étaient également datées, semblables à un journal personnel. Martine résista un peu à la tentation de parcourir la suite. Un journal, c’est personnel ! Les yeux plissés, à demi-fermés comme si elle tentait de se convaincre qu'elle ne voulait pas vraiment en voir le contenu par considération pour ce vieil ami, malgré tout, elle ne put s'empêcher d'y jeter un regard furtif. Les années avaient fait pâlir l'encre de l'époque et le texte n'était pas aisé à déchiffrer mais, il était très évident que cette écriture appliquée et sans fautes, était celle d'un enfant. – Mais ce n'est pas exactement un journal ! Ce sont plutôt des réflexions personnelles ! et n’y tenant plus, elle commence à lire la première page... ‘ Mardi, le 21 septembre 1910 ’ ‘ Aujourd'hui, c'est mon anniversaire. J'ai dix ans. Papa et Maman m'ont offert de beaux souliers neufs pour ma première communion. Quel bonheur j'ai d'avoir des parents si bons et si généreux ! J'ai décidé en ce jour qu'à chaque anniversaire, je décrirai dans ce cahier les moments de bonheur qui m'ont rendu particulièrement heureux pendant l'année. Ainsi, je ne les oublierai jamais et ils seront là, écrits et prêts à être relus dans les moments sombres. ’ ‘ Rodrigue ’
Toutes les pages étaient ainsi datées du 21 septembre, de chaque année et une description nouvelle du bonheur y était inscrite. Absorbée à lire la dernière page en diagonale, quand son époux s’avance doucement près d'elle... – Qu'est-ce que tu lis là, Martine ? –Oh! Si tu savais ! C'est incroyable, Frédéric ! Tous les ans, à la même date, le 21 du mois de septembre, date de son anniversaire, Rodrigue écrivait dans ce livre une version nouvelle de ce que représentait le bonheur pour lui. – Pas surprenant qu'il pouvait en parler pendant des heures avec connaissance et expérience. Que dit-il à la dernière page ? Sais-tu que c'est le 21 septembre aujourd'hui ? Une drôle de coïncidence, tu ne trouves pas ? demande-t-il... – Écoute bien, je vais te la lire. Ce n'est pas facile puisque sa main tremblait en l’écrivant. Se rapprochant au-dessus de l’épaule de Martine pour pouvoir l’aider à déchiffrer cette écriture dont la calligraphie était tellement irrégulière à cause probablement de sa main tremblotante, ils lisent simultanément : ‘ Dimanche, le 21 septembre 1980 ’ ‘ Aujourd'hui, c'est une fois de plus mon anniversaire. Le 80ième. C'est peut-être mon dernier... enfin je suis là. Je n'ai vraiment rien de différent à écrire sur le bonheur cette année. J'en ai peut-être découvert toutes les faces. Mais, je crois que le plus grand des bonheurs est encore à venir. Je crains de le connaître bientôt et de ne pas pouvoir le décrire.’ – Et c'est signé... ‘ Rodrigue ’ conclut Martine…
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| La Face Cachée du Bonheur Roman de Léo Beaulieu Tous droits réservés 1998 © 466377 |
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Le Grenier de Bibiane