Table des matières 

 

Chapitre 10
 

La réception

 

 

 

Depuis quelques semaines déjà, les mauvais côtés de l’automne avaient durement envahi tout le Québec et laissaient présager un hiver rigoureux. La pluie quotidienne mais en outre, une vague de froid sibérien s’installa prématurément dans la région. La pluie faisait place aux flocons de neige qui tombaient sporadiquement et recouvraient feuilles mortes multicolores qui jonchaient encore le sol et que le froid avait figées dans les flaques d'eau. Ainsi, des quantités de feuilles avaient terminé leur bousculade annuelle le long du parcours menant au manoir.

Au bout de ce chemin tortueux, le domaine des Montreuil, érigé tel un vieux château avec ses murs construits de grandes pierres grises, revêtait une apparence lugubre parmi tous ces arbres dénudés qui encerclaient la propriété. Un peu de neige commençait à s'accumuler sur les nombreuses lucarnes qui surplombaient les portes et les fenêtres. Seules quelques feuilles rougies par le froid résistaient aux vents d'automne en se blottissant dans les coins de corniches, apportant un peu de couleur dans ce paysage de grisaille.

Seize heures et, déjà, la pénombre couvrait le firmament. Quelques timides lumières scintillaient aux fenêtres du manoir. Deux imposantes lampes d'accueil, installées telles des sentinelles de chaque côté de l'entrée principale de la résidence, s'allumèrent à tour de rôle, signalant l'arrivée d'un visiteur important. Le manoir, qui plus tôt avait donné l'impression d'être abandonné, s'était maintenant illuminé et reprenait vie. Le reflet des phares de voiture s’engageant dans la voie menant au manoir, illuminait au loin, l'un après l'autre, le tronc des grands peupliers qui bordaient l’allée sinueuse. Plusieurs voitures s’avançaient vers le manoir ; on pouvait compter au moins cinq luxueuses limousines. À tour de rôle, elles s’immobilisèrent devant la porte principale laissant descendre leurs passagers.

Dès qu’ils eurent quitté le confort douillet du véhicule, chacun remonta vivement le col de leur manteau et dut retenir solidement son chapeau. Tous se précipitèrent hâtivement vers la grande porte d'entrée du manoir que l’on pouvait apercevoir en haut du grand escalier.

 – Madame Lauriston et Maître Lauriston !   annonce l’homme de service, pendant que ces derniers quittent le hall d'entrée pour pénétrer dans la salle de réception... 

Georges pivote sur les talons pour se diriger vers un autre couple qui fait son apparition dans le hall d'entrée. Il prend des mains du gentleman, chapeau et manteau tandis qu’avec élégance, ce dernier s'empresse d’offrir à son escorte à se dégager de son manteau de vison. Georges les allonge soigneusement à travers les bras allongés de son assistant, Henri qui rapidement les range avec minutie au vestiaire aménagé dans un coin discret du hall d'entrée. 

C’est ainsi que les Montreuil convièrent quelques amis parmi leurs plus influentes connaissances à un cocktail pour célébrer l'acceptation de Frédéric au Barreau du Québec. Celui-ci reçut la bonne nouvelle le jour même de son arrivée. Il était très surpris de la rapidité avec laquelle sa demande fut traitée. Sûrement que Paul, son père, avait cherché le moyen d’accélérer le processus, tirant avec adresse quelques ficelles, ici et là.

Alors, plusieurs personnages réputés dans le domaine du droit furent invités à cette réception dont figurait au premier plan, nul autre que l'Honorable juge en chef au criminel. Arrivé sur place le premier, Maître Bastien, procureur de la couronne bavardait avec Paul et Frédéric. 

Le jeune Montreuil n'avait pas encore eu l'opportunité de s’entretenir avec son père depuis son arrivée au Québec au sujet de cette fameuse enveloppe brune remplie d'argent trouvée dans son classeur. Au château, puisque tous furent monopolisés par la préparation d’une telle soirée en son honneur, l’occasion était loin d’être propice à un tel sujet de discussion. Ce soir-là, Frédéric, bon fils, ressentait toute l’importance de ne pas diluer la fierté de son père dans une telle circonstance vis-à-vis des gens aussi influents.

Nonobstant son impatience de régler le plus tôt possible cette affaire dans laquelle son père était peut-être mêlé de proche ou de loin avec la mafia du commerce de stupéfiants, il fallait surtout attendre. Après plusieurs cocktails suivis d'un copieux repas digne d'un roi, les convives furent invités à retourner à la salle de réception pour y déguster un digestif. Ainsi, ils étaient là, debout, à bavarder de choses et d'autres. Les hommes tentaient d'accaparer la conversation, discutant des plus récentes causes qu'ils avaient plaidées ou siégés tandis que ces dames, elles, admiraient hypocritement avec moult compliments la tenue toute plus impressionnante l’une que l’autre de leurs voisines.         

La soirée se passa comme une autre soirée mondaine où les personnages empruntent, hélas, une allure artificielle, se complaisant à jouer un rôle. Frédéric, observateur très occupé, avait quand même tenu à bavarder avec chacun des invités les remerciant de leur présence.

Comme jamais auparavant, il fut convaincu du manque flagrant d'authenticité de la plupart de ces honorables personnes de loi que son paternel avait invitées et se demandait si celles-ci étaient vraiment plus respectables que le monde interlope également fréquenté par son père. Il y avait matière à s’interroger...

Parmi les convives, Frédéric tenta de reconnaître les comportements les plus positifs, chez ces gardiens de la loi mais, n'y parvint pas vraiment tant ils cherchaient à impressionner la galerie...

  – Je vois, pour vous, Frédéric, un avenir très prometteur dans le domaine du droit. lui dit Maître Bastien... – Et vous avez beaucoup de chance d'avoir un bon mentor en la personne de votre père !  ajoute-t-il... 

– Oui, Maître, et j'en suis très conscient.   répond Frédéric en s'excusant pour aller rencontrer un autre collègue... 

– Mon cher jeune homme ! Enfin, nous pouvons vous compter parmi nous !   déclare un vieux bonhomme grassouillet, presque chauve, affublé de petites lunettes de lecture accrochées sur un nez  piqué par l'alcool venant par ce fait, interrompre maladroitement la conversation entre Frédéric et son invité... 

Dans sa tenue de soirée, cet énorme monsieur donnait l'impression que les boutons de son veston allaient sauter et partir en orbite, tellement il était ajusté. Même que, pour s’amuser, Frédéric regrettait de ne pas l'avoir remarqué à son arrivée et ainsi pouvoir comparer l’allure "avant" et "après" le repas... 

– En effet, Maître DesOrmeaux.   répond-il...

Mais dans sa tête... – Me compter parmi vous ? N'y songez même pas ! Je me demande si c'est la quantité de nourriture dont il s'est gavé pendant le souper ou bien tout cet alcool ingurgité qui lui a gonflé l'abdomen de cette façon ? Diable qu'il est gros, celui-là ! Et on raconte que sa fortune est aussi opulente que son tour de taille ! Cependant, je dois avouer qu’avec ce crâne complètement dégarni... et ces épaisses lunettes qui amplifient grossièrement ses yeux... il est, ma foi, très intimidant !

 – C'est donc vous, le fils de notre cher confrère Paul !  Bienvenue à bord, mon garçon !   lance un autre monsieur passablement âgé, qui sort en chancelant du milieu de la meute d'hommes entourant Paul Montreuil. Sur ce, il tend fébrilement la main à Frédéric... une main moite et molle.

De bonne grâce, Frédéric accepte les bons souhaits du vieil homme et, du même coup, cette main tremblante, évitant de trop la secouer de peur de la briser et risquer qu'elle lui reste dans la sienne...

– C'est bien moi !   répond-il poliment, tout en pensant... – Qui est-il donc, celui-là ? Il ne plaide certainement plus, diable, à son âge... il doit faire au moins quatre-vingt-dix ans ?  

La réception n'en finissait plus, et ce n’est que très tard dans la nuit que les invités quittèrent le manoir. Une fois que Georges eut refermé la porte derrière les derniers invités, tous se retirèrent dans leur chambre. 

 Allongé dans son lit, Frédéric se remémore les temps forts de cette soirée et s’interroge à savoir s'il n'a pas fait preuve de trop d'hostilité envers les confrères de son père... Le moment est à la réflexion !

 – Peut-être que j’entretiens trop de préjugés ; c’est possible... enfin je ne sais plus exactement...  

Ainsi, il espère retrouver le calme repassant en revue les événements de la soirée et les conversations avec quelques-uns des invités puis...

– Non, définitivement non !   et à haute voix...  – Ce n'est vraiment pas ce genre de vie que je souhaite pour moi. Défendre et faire libérer les coupables à n'importe quel prix, faire des courbettes devant les juges pour obtenir des acquittements... non, je ne veux pas œuvrer dans un milieu où la vérité est tordue et la justice manipulée. Je ne veux surtout pas être l'instrument qui servira à remettre en liberté des individus qui n'auront pas été capables de me convaincre de leur innocence... surtout ceux de la trempe de Morand... ils brisent beaucoup trop de vies avec leur sale drogue.  

Frédéric tente de se calmer un peu et reconsidère ce qu'il vient de penser à haute voix...

– Certes, tous les hommes et femmes de loi ne sont pas comme les invités de papa. Ce n’est pas possible ! Pourtant, tous ces autres criminalistes qui exercent cette même profession, n'ont-ils pas aussi quelque chose à se reprocher ? Travaillent-ils tous dans la plus stricte légalité ? Où s'arrêtent-ils quand ils ont épuisé tous les moyens légaux pour gagner une cause impliquant des gens de la pègre ? Et s’ils manquent leur coup et que leur client est condamné ? N'ont-ils pas peur de représailles ? Ils ont certainement bénéficié de renseignements privilégiés sur la façon dont ces individus-là opèrent ?  Je suis porté à croire que dans cet entourage, trop en connaître n'est peut-être pas sain ! 

Brusquement, le choc de la découverte de cette fameuse enveloppe brune lui revient à l'esprit... – Il faut absolument que je règle cette histoire d'argent demain avec papa et ensuite, je quitte le Québec aussitôt que j'aurai obtenu mon visa.

  

 


La Face Cachée du Bonheur
Roman de Léo Beaulieu

Tous droits réservés 1998 © 466377

 


Retour à
Le Grenier de Bibiane