Table des matières 

 

Chapitre 1
 

La rencontre


 

– Martine !  lance gentiment Ovide... Il y a un jeune homme qui vient d'entrer, peux-tu t'en occuper ?

 Celle-ci avait été adoptée à l'âge de cinq ans par Marthe et Ovide Olivier, fiers propriétaires d'un modeste petit bistrot en banlieue de Paris. Dès qu'elle eut seize ans, elle quitta les études pour se dévouer entièrement au service de ses nouveaux parents en tant que serveuse à leur commerce. Selon elle, c'était logique... ses parents ne se faisant plus jeunes, elle croyait de son devoir de leur être utile ainsi.

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Assise au comptoir du bistrot, elle s’occupait à laver et essuyer quelques verres. À l'appel de son père, elle dépose sa dernière coupe dans une armoire sur le mur derrière elle et se retourne pour voir où le jeune homme avait pris place. Attrapant au passage son petit calepin et son crayon, elle s'avance à la table tout au fond de la pièce.

– Bonsoir, Monsieur ! Qu'est-ce qu'on peut vous servir ?

– Je prendrais bien un verre de rouge... et peut-être un peu de fromage, si vous en avez ?

– Bien sûr, avec plaisir !  répond-elle, se tournant vivement vers le comptoir...

Elle revient aussitôt avec un plateau duquel elle retire le verre de vin, une assiette contenant un généreux morceau de fromage et quelques tranches de pain qu'elle dépose avec précaution sous les yeux du jeune homme. 

– Pardon mademoiselle, mais je ne crois pas avoir commandé de pain.  

– Compliments de la maison !  déployant un grand sourire avant de poursuivre... – Il me semble ne jamais vous avoir vu ici auparavant ; seriez-vous de passage, par hasard ?

– En effet, je viens régler quelques affaires en banlieue et ensuite, je retourne chez moi, au Québec. Permettez-moi de me présenter, dit-il en se levant et lui tendant la main...  – Frédéric Montreuil, mademoiselle, je suis étudiant. C'est ma première année au Panthéon-Assas de Paris.  

– Bienvenue, alors ! Et moi, Martine ! Martine Olivier, fille des propriétaires !  

Elle venait tout juste d'avoir vingt ans. Pas très grande ; peut être un mètre soixante tout au plus, plutôt mince, elle arborait une longue chevelure blonde qui flottait au gré de sa démarche. Quelques mèches rebelles entouraient son visage ce qui faisait ressortir sa forme ovale. De magnifiques yeux bleu azur, très doux, lui conféraient un air angélique.

À n'en pas douter, Martine était une fort jolie fille. 

Lui, à vingt-trois ans, grand, doté d'un bon gabarit, il donnait l'impression d'être fort et sûr de lui.  Mais, en vérité, il n'était aucunement du type athlète. Sa tête était affublée d'une épaisse chevelure noire et ondulée qui accentuait les traits de sa figure ainsi que ses yeux bleus et brillants. De plus, Frédéric était remarquable par son élégance.

À sa naissance, son père avait déjà acquis une notoriété sans égale dans toutes les cours criminelles du Québec. En effet, Paul Montreuil avait gravi tous les échelons et était devenu un procureur de la défense reconnu, sinon le plus recherché de tous les criminalistes de la province. Il s'était approprié la réputation d'avocat ne reculant devant aucun obstacle pour gagner ses causes. Avide de pouvoir et même sans pitié, jusqu’à oser être parfois très cruel, affirmait-on, partout où il passait. Monsieur Paul était une personne qui tirait un grand plaisir à s'imposer et sa forte personnalité en avait fait trembler plusieurs.

Malheureusement, sans toutefois le réaliser pleinement, il apportait au foyer pareille attitude. Incapable de maîtriser cette quête insatiable pour la célébrité exigeait beaucoup de sa part et des membres de sa famille. Aussi, quand fut venu le moment du choix de carrière pour son fils unique, il décida, sans consultation préalable, que Frédéric poursuivrait ses études collégiales en droit criminel et qu'il fréquenterait les meilleurs établissements. Dans un geste de vanité, il l'inscrivit donc au renommé Panthéon-Assas de Paris.

Frédéric n'eut même pas l'opportunité d'expliquer qu'il s'opposait à la vision de son père. Et du reste, face à de forts arguments que lui servit le paternel, il préféra obtempérer faisant le deuil de ses propres aspirations. Par contre, aujourd'hui, il avait décidé de retourner au Québec malgré le fait qu’il était timoré à l’idée d’affronter la réaction du chef de famille.

 – Vous retournez au Québec ?   enchaîne-t-elle, vivement intéressée à poursuivre la conversation...  – Vous avez donc complété vos études ?

Frédéric n'ose pas répondre, même s'il  n'y avait qu'un seul autre client dans le bistrot.

C'était le vieux Rodrigue toujours assis à la même table, dans le coin droit de la salle, près de la porte principale. Personne d'autre n'osait s'asseoir à cette table; c'était sa place et aucun ne la contestait. Réputé comme étant le client le plus régulier du commerce, il sirotait tranquillement son demi-litre quotidien. Il se présentait toujours vers les seize heures et ce, jusqu'à la fermeture.

Petit de taille, sa façon de se vêtir lui donnant une singulière allure et constante malgré les années, le faisait paraître encore plus courtaud qu'il ne l'était réellement. Il s’affublait d’une vieille paire de pantalons rapiécés maintes fois, un veston rarement assorti et une sempiternelle chemise à carreaux. Par contre, il faut le signaler, le tout était d'une extrême propreté.

Coiffé d’un vieux chapeau de paille brunie par les années, dont l’intérieur cachait une couleur jaune, originale d’une certaine époque, qu'il portait en toutes saisons, ne se préoccupant nullement des sarcasmes des enfants dans la rue. Et quand il l'enlevait pour le déposer sur le coin de sa table, il dévoilait un crâne dénudé, laissant apparaître en une couronne, des cheveux d'un blanc immaculé.

Le temps d’un sourire, ses yeux se plissaient derrière de petites lunettes de lecture accrochées au bout d'un nez... rouge. Dans la place, les gens prétendaient que Rodrigue était sûrement là depuis l'ouverture du petit café, d’où sa réputation non surfaite.

Cette prétention était un non-sens puisque tous les clients avaient pris connaissance d'une certaine sculpture. En effet, cette planchette de bois, clouée au mur, juste au-dessus du bar et sur laquelle étaient sculptés le nom des premiers propriétaires ainsi que la date de la construction : 1878.

Ce petit bistrot, situé au coin d’une grande artère, était toujours demeuré dans son état original. Aucune rénovation majeure n’avait été apportée depuis.

En franchissant l'entrée principale, les clients ne pouvaient pas manquer le splendide décor qui s'offrait à leurs yeux : un magnifique foyer d’autrefois fait de pierres des champs qui couvrait en entier le mur arrière du bistrot. Parfaitement conservé, il était fort utile et, très souvent, Ovide y allumait un feu, surtout quand le temps devenait plus maussade vers la mi-automne jusqu'à la fin de l'hiver.

À gauche de l'entrée, le comptoir ou le bar selon l’appellation qu’on lui donnait, était impressionnant. Fait entièrement de bois de chêne, il était là, debout et droit, comme s'il était fier de démontrer qu'il avait su résister au poids des ans.

Plusieurs petites fenêtres perçaient les murs de pierre de l'entrée et de celui qui faisait face au bar. Une sortie d'urgence avait été coupée dans celui-ci, mais rarement, sinon jamais utilisée, car sa porte extrêmement lourde exigeait de grands efforts de la part de quiconque aurait voulu l'ouvrir. Ses pentures très rouillées grinçaient horriblement lorsqu'on devait aérer la place.

Rodrigue avait marché sur ces vieux planchers de bois cirés et en connaissait toutes les fissures et chacun des nœuds.

 – Je ne vois qu'un seul autre client, Martine, pourquoi ne
m'accompagneriez-vous pas ? 
 demande Frédéric, touché par la simplicité et la grande beauté de Martine...

– Je ne sais pas...   lui dit-elle en tournant la tête en direction de son père, comme si elle cherchait une certaine approbation.

Quelques secondes de réflexion lui suffirent. Elle tire une chaise et prend place devant lui...  – Alors, si j'ai bien compris, vous avez donc terminé vos études et vous retournez à la maison ? Où exactement demeurez-vous au Québec ?  

– Je retourne au Québec, plus précisément en banlieue nord de Montréal, et je n'ai malheureusement pas terminé mes études... enfin, ce que je veux dire, c'est que... en réalité, j'abandonne mes études. J'ai enfin compris que le droit ne fait pas partie de mes aspirations et  je devrai nécessairement en convaincre mon père. Il sera, j'en suis sûr,  énormément désappointé que je ne suive pas dans ses traces mais il devra se rendre finalement compte que c'est mon choix puisque ma vie en dépend.

La jeune fille observe très attentivement Frédéric et remarque l'émotion évidente qui habite le discours du jeune homme. Elle réalise toute l'importance que celui-ci attache à cette conversation. Elle dénote son grand besoin de communiquer son appréhension et de souhaiter recevoir un peu de soutien. Outre quelques amis au collège, il était seul dans ce pays.

Manifestement bouleversé par la décision qu'il avait prise... il ne réussit pas à lui cacher ses émotions.

 – Moi, je suis d'accord qu'il faut d’abord réaliser ses propres ambitions,  rétorque candidement Martine...   – Mes parents ne m'ont jamais forcée à accomplir quoique ce soit, cependant, ils m'ont toujours encouragée à prendre mes propres décisions en ce qui à trait à ma vie personnelle. Maintenant, je pratique ce métier bien simple, je dois l'admettre, et je m’y sens surtout très valorisée ! Dites-moi, qu’est-ce au juste ce que vous souhaitez faire? Enfin, quelle spécialité vous attire davantage?

 – J'ai toujours eu un attrait pour l'art, plus précisément pour la littérature. J'aimerais écrire, des romans d'amour et d'aventure. Mais il est difficile de percer dans ce métier et, pour réussir, il faut y mettre du temps, beaucoup de temps. De plus, le côté pécuniaire doit être envisagé sérieusement.  

Soudainement, le jeune homme se tait, hoche la tête et en riant, il confie :

– Me voici, en train de vous répéter les arguments dissuasifs de mon père, lorsque, déjà, je lui ai fait part de ma vision de l'avenir.  

– Votre père a raison, c'est un métier très dur, mais il devrait admettre l’importance évidente de l’expertise de nombreux spécialistes de tous les livres de lois auxquels il a certainement eu recours au début de sa carrière. D'accord, ce sont des écrivains aussi, mais dans un tout autre domaine. Je suis quand même persuadée que beaucoup d’entre eux ont pu gagner leur vie très honorablement. Et puis, bien des gens ont besoin, à certains moments, de se réfugier dans la lecture d'un bon livre. Plusieurs recherchent des indices pour améliorer leur vie personnelle et souvent, ils font des découvertes surprenantes et gratifiantes.

Après quelques secondes de silence, elle reprend... – Je me souviens d'avoir vu, un jour, un film de fiction dont les livres constituaient l’intrigue. Oui ! Des livres ! Dans cette curieuse histoire, il était formellement défendu de posséder toutes formes d'ouvrages littéraires, sous peine sévère d'emprisonnement. Aussi, tous les habitants de cette petite communauté avaient été sommés de rendre tous leurs volumes. On les ramassa ensemble pour les brûler sur la place publique. Les personnages de ce film défièrent cette loi et les astuces déployées pour s'en procurer et les cacher étaient inimaginables. De plus, les dignitaires de ce petit village lointain craignant que leurs sujets deviennent trop renseignés et refusent de continuer à être subjugués et exploités, insistèrent pour les garder dans l'ignorance. C’est ainsi que les dirigeants démontrèrent qu'ils avaient bien compris le pouvoir, l'influence de ce que l'on retrouve dans certains écrits. Vous me direz, que ce n'était que du cinéma mais à travers celui-ci, j'ai compris le besoin vital qu'éprouvent certaines personnes pour la lecture. Enfin, de lire tout ce qui leur tombe sous la main.

Rien de plus n'était nécessaire à Frédéric pour lui redonner espoir et des ailes pour le propulser de nouveau vers son rêve. C'était par pur hasard, coïncidence heureuse, qu'il s'était arrêté dans ce bistrot ce jour-là et avait fait la rencontre de Martine. Sans vraiment imaginer la portée de ses paroles, elle lui avait transmis un nouveau souffle, et, tout simplement, elle avait validé son choix de carrière.

 Sans bouger, ils sont là, se regardant dans les yeux, sans prononcer un seul mot quand, soudainement...  BANG !

Un bruit sourd venant du coin où était attablé le bon vieux Rodrigue vint interrompre ce silence. Il est presque minuit et comme ça lui arrivait souvent, le vieux Rodrigue s'était endormi sur sa chaise.

Il avait basculé sur le sol sans se blesser, par chance !

Il se leva, se redressa fièrement et s'excusa. Empoignant sa vieille canne et son chapeau il se dirigea prestement vers la porte principale pour quitter le bistrot.

Dans sa chute habituelle, il avait sonné l'heure de la fermeture. 

– Je crois que je devrais rentrer.    déclare Frédéric en se levant lentement de sa chaise...  – Vous devez sûrement être fatiguée de votre longue journée, Martine. Vous avez été très aimable de m'avoir accompagné et sachez que j’ai bien apprécié vos propos.   Et, avec appréhension... – Est-ce que je peux vous revoir ? Je ne quitte que dans quelques jours.  

Mais elle, sans aucune hésitation...  – Mais oui, Frédéric, c'est le week-end qui commence et j'ai congé. On pourrait peut-être aller à la mer. Papa possède un petit voilier et je me débrouille assez bien sur l'eau.

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 Le ciel était sans nuages et la brise, douce et chaude. Après deux longues heures de route en autocar, il faisait bon se trouver au bord de la mer. L'odeur des algues échouées sur la grève rappelait à Frédéric tous les bons souvenirs de ses nombreux voyages en Nouvelle-Angleterre. En effet, chaque été lorsqu'il était enfant, sa mère l'amenait toujours à chacun de ses déplacements solitaires sur ces grandes plages ensoleillées.

Il se souvenait aussi de sa précieuse collection de petites pierres rares et de coquillages qu'il possédait encore, d'ailleurs.

 Pendant un court moment, il s'arrête tout au bout du quai, pensif, regardant cette immense étendue d'eau sans fin.

Frédéric se souvient encore de l'époque où son père ne les accompagnait jamais. Curieusement, lorsqu’arrivait le temps d'un congé, d'une vacance, il était toujours pris par une cause importante qui monopolisait tout son temps. En outre, Frédéric ne pouvait oublier les regrets de n’avoir jamais pu partager avec son père ses « trouvailles d’enfant ».

Dans sa tête, tous ses vieux souvenirs se déroulaient en cascades.

Maintenant, il est confus et il réalise qu'il faut qu'il prenne position. Doit-il absoudre son père de ses trop nombreuses absences surtout quand il aurait eu tant besoin de sa présence ou bien de le haïr parce qu'il avait mené sa vie, feignant d'ignorer qu'il avait comme parent des devoirs envers son fils ? 

Entendant les cris de Martine qui arrive avec les provisions, il retourne vers la grève pour aller la rejoindre. Elle a apporté un panier rempli de bonnes choses. Il le lui enlève gentiment des mains et ils se dirigent tous les deux vers l'endroit où était ancrée l'embarcation. Déposant le panier au fond de la barque, il détache les amarres du quai  pendant  que, très habilement,  sa compagne hisse les deux petites voiles.

Par contre, le vent n'était pas assez puissant pour que la barque puisse s'éloigner du quai. Frédéric enlève donc  rapidement ses chaussures, relève son pantalon jusqu'aux genoux et se glisse à l'eau pour tenter de pousser l'embarcation.

À bout de forces, il est étonné de constater que, brusquement, une légère bourrasque souffle le petit bateau vers le large. Malheureusement, sur les roches enduites de limon glissant, il perd pied. Néanmoins, il s'agrippe rapidement à la barre de l'embarcation et tout mouillé, se glisse à bord.

– Je ne crois pas avoir le pied marin !   dit-il en riant... – Mais, je crois bien que vous allez m'initier rapidement !  

– Nous n'irons pas très loin.   répond-elle en riant... – Je connais une toute petite île où personne ne va et qui est entourée d'une belle plage de sable blanc. Nous pourrons nous y baigner et passer une agréable journée.

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Le voyage sembla durer une éternité, mais aucun ne s'en plaignit. Ils étaient si heureux d'être ensemble, à nouveau.

– Vous êtes très habile à la barre, Martine. Est-ce que je peux essayer ?  

– C'est très sérieux la voile, vous savez, Frédéric ! Quand le vent augmente soudainement, c’est impérieux de réagir vite pour éviter de prendre trop de vitesse. Afin d’accoster doucement, il est nécessaire de naviguer en croisillons, c'est-à-dire un peu vers la gauche et ensuite, un peu vers la droite quitte à devoir abaisser une voile. Mais, tout ça constitue trop de notions à assimiler à votre première sortie.

– Vous semblez avoir beaucoup d’expérience ! Vous avez eu souvent l'occasion de naviguer ?  

– Oui, plusieurs fois.  

– Êtes-vous déjà venue proche ?  

– Proche de quoi ? Que voulez-vous dire ?  

– Je veux dire... proche de la catastrophe,  je crois... je ne sais pas trop comment l'exprimer...  

– Vous voulez probablement dire, voguer trop rapidement ou bien traverser une tempête ?  

– Je suppose que c'est ça !  

– Non !  

– Non, quoi ?  

– Non, je ne suis jamais venue près de la catastrophe à vrai dire, je n'ai jamais eu la malchance d'avoir à traverser une tempête. Je dois admettre que je vérifie toujours avec les autorités portuaires pour connaître la météo. Et aujourd'hui, les prévisions étant très favorables pour les petites embarcations, il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Vous aurez votre chance de vous pratiquer quand nous reviendrons. Cette fois-ci, contentez-vous d’observer. Ça fait partie de l’acquisition des apprentissages.

 Martine connaissait drôlement les principes à respecter et le jeune homme fut impressionné par son leadership et son savoir des rudiments de la voile. Dès la première rencontre, il avait eu l'impression de rencontrer une personne bien spéciale, très différente des autres.

Vraiment, elle n'était pas comme les jeunes filles qu'il avait connues; elle semblait beaucoup plus mature. D'avoir été adoptée et élevée par un couple âgé contribua sûrement à lui inculquer, très tôt dans sa vie, le sens des responsabilités.

Quelques jours après sa naissance, elle fut placée dans un orphelinat où elle vécut jusqu'à l'âge de cinq ans. Même toute jeune, elle avait saisi toute l'importance de sa chance quand Marthe et Ovide se présentèrent pour l'adoption.

Elle n'avait jamais connu, auparavant, le sentiment d'être désirée et aimée par quelqu'un. Enfin, l'amour parental entrait dans sa vie. Plus jamais, elle ne subirait le rejet ; plus jamais, elle ne connaîtrait la solitude ; plus jamais, elle ne vivrait d'autres jours à n'être qu'une orpheline parmi tant d'autres.

À partir de ce moment, elle s'était juré de ne jamais laisser passer l'opportunité de partager ce sentiment d'allégresse avec quelqu'un d'autre.

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Quarante-cinq minutes de voile sur une mer calme s’étaient écoulées avant que la barque accoste dans une petite anse creusée dans le flanc sud d'une île minuscule qui n'apparaissait certainement pas sur aucune carte. Tout laissait présager qu'une merveilleuse journée s'amorçait. À quelques mètres de l'eau, de très grands et beaux arbres d'une essence méconnue ressemblaient étrangement à une espèce de palmiers des régions du sud.

Martine et Frédéric s'installèrent tout doucement à l’ombre sur une couverture que Martine avait apportée. Après avoir bavardé de tout et de rien, ils ouvrirent une bouteille de vin, en burent quelques verres en dégustant le goûter concocté par Martine. Ils s'allongèrent sur la couverture, échangeant certaines confidences.

À l'horizon, le soleil déclinait lentement. Quelques moments à relaxer... ils étaient rejoints tout doucement par ses chauds rayons qui avaient commencé à contourner les troncs de ces grands arbres et inondaient le jeune couple.

 – Frédéric ! Me permettez-vous de vous tutoyer ? Vous vouvoyer alors que nous sommes presque du même âge m'embête énormément.  

– J'allais justement te le proposer.  Excellente suggestion !  

– Allons nous mouiller un peu !  suggère-t-elle, tout en se dévêtant graduellement... 

– Oh là ! Je n'ai pas apporté de maillot, moi !   répond-il...

– Tant pis, moi non plus, mais j'y vais quand même !   annonce-t-elle tout en continuant à se dévêtir totalement et courant rapidement vers la plage... 

Le choc de Frédéric dépasse largement sa surprise ; enfin, il constate que Martine est une fille drôlement libérée.

Elle était superbe, encore plus belle qu'il aurait pu se l'imaginer, un peu impudique peut-être, mais d'une candeur renversante. Il était certain que cette dernière ne voyait rien d'incorrect dans sa conduite. 

Cette absence de tabous était-elle fruit de la trop grande liberté que ses parents lui avaient permise ? Ou bien était-ce plutôt les principes rigoureux que les parents de Frédéric, surtout son père, lui avaient inculqués ?

Frédéric ne sut trop comment réagir. Hormis deux ou trois petites aventures galantes qu'il avait eues avec quelques amies au collège, c'était là vraiment, la toute première fois qu'il s’impliquait aussi intimement avec une jeune femme. Il doutait fort qu'il pourrait résister encore plus longtemps aux avances de Martine qui lui apparaissaient sur le moment, un peu illicites.

Embarrassé, le jeune homme continua d'observer cette jeune femme, d'ailleurs, d'une beauté exquise. Il la regardait patauger dans l'eau vert émeraude. Elle lui offrait tout un spectacle avec cette écume de mer et les embruns qui frappaient ses jambes et éclaboussaient son corps tout entier. Cette eau perlant sur sa peau  la couvrait d'une multitude de minuscules gouttelettes. Comme un million de diamants, elles reflétaient les chauds rayons du soleil couchant.

Ce ne fut qu'une question de temps avant que le désir charnel du jeune homme soit suffisamment puissant pour dominer sa retenue. Ne résistant plus à la situation, il se débarrassa complètement de ses vêtements. C'est alors que nu comme un nouveau-né, se précipitant rapidement dans la mer, il s'y engouffra  jusqu'à la taille pour ainsi dissimuler le témoin de sa fièvre.

Ils s'amusèrent comme deux enfants à se lancer de l'eau et à courir tout le long de cette plage, se tiraillant, se touchant...

Le temps n'existait plus pour eux.

Après un long moment, ils arrêtent de jouer comme si, pour la première fois, ils viennent de réaliser qu'ils sont nus. Aussitôt, ils retournent vers le lieu où ils ont étendu leur couverture. Frédéric s'agenouille et s'allonge à plat ventre, face à la mer, pour admirer le magnifique coucher de soleil qui s'annonce. D'un regard furtif, il aperçoit Martine enroulant adroitement  une serviette de plage autour de sa taille. Il comprend alors qu'il n'est pas le seul à se sentir embarrassé par cet emportement passager de liberté totale. Mais, il se garde bien de lui en faire part.

Muets, ils restent ainsi à admirer le magnifique coucher de soleil, allongés l'un près de l'autre, à peine quelques centimètres les séparant.  Surpris par la pénombre, ils perdent totalement la notion du temps. 

– Martine ! s'exclame Frédéric un peu inquiet, tout en se rhabillant. – Nous ne pourrons plus rentrer. Il fait déjà sombre. Il nous a fallu presque une heure pour arriver à cette île et le vent est encore plus faible que ce matin.  On n'y arrivera jamais ! De plus, la température se rafraîchit. Nous devrions, plutôt, nous préparer à passer la nuit ici. Je vais ramasser quelques pierres et des bouts de branches pour préparer un feu.   ajoute-t-il anxieusement... 

– Frédéric, tu t'inquiètes pour rien. le rassure-t-elle d'une façon très relaxée, en bouclant la ceinture de sa jupe... – Nous avons un gîte. Viens, suis-moi !  

Sur ce, elle se penche et d'un geste vif et calculé, elle ouvre le couvercle du panier pour y enfouir vivement la bouteille de vin déjà à moitié vide ainsi que le reste de la bouffe. Et, de l'autre main, elle empoigne la couverture pour l'enrouler autour de son bras. Puis, elle se lève et se dirige prestement vers la partie boisée de l'île.

Quelque peu ébahi,  ayant enfilé son pantalon, Frédéric emboîte allègrement le pas et se met à la poursuite de celle-ci...  – Où vas-tu donc Martine ! Mais, attends-moi un peu !   

Enfin, il la rejoint et lui enlève des mains le panier à provision, tout en insistant... – Martine, où diable m'amènes-tu ?  

 – Sois sans crainte Frédéric, je viens sur cette île de façon régulière depuis bientôt sept ans. Et au fil des années, peu à peu, j'ai bâti ce petit refuge. le rassure-t-elle en pointant du doigt une habitation très artisanale, érigée au centre d'une clairière... – Et je t'en prie, calme-toi, il n'y a aucune sorte de grosses bêtes sur cette île.

 La maisonnette ne faisait pas plus de trois mètres sur quatre. Composée que de trois murs et d'un toit de vieux bois, elle apparaissait pourtant relativement  confortable. Une grande toile, fendue au centre, tenait lieu du mur supplémentaire où était située l'entrée. A l'intérieur, à gauche de l'entrée, on y trouvait un petit lit couvert de branches de sapin, d'un drap et d'une couverture. De l'autre côté, une toute petite table et deux chaises pliantes dont le siège et le dossier étaient faits de toile, complétaient le mobilier.

Au bout d'une chaînette de laiton attachée au sommet du plafond, pendait une lampe à pétrole qui servait d'éclairage. Ce n'était ni plus, ni moins, qu'un abri rudimentaire contre les intempéries, pas davantage.  

– Dois-je comprendre que nous allons passer la nuit dans cette cabane ?   lance-t-il, en pointant la maisonnette... 

La jeune femme piquée à vif par l'insolence de Frédéric, – Et pourquoi pas ?  Donne-toi au moins la peine d'entrer ! Tu vas constater qu'on a tout ce qu'il faut: un gîte, de la nourriture et un peu de vin. Dis-moi, tu as une meilleure idée, peut-être ?  

Étonné, il s'avance et avec les mains, il sépare les deux panneaux de toile. Il y entre la tête, regarde de chaque côté et se retire pour ensuite faire face à Martine. Celle-ci a déposé la couverture mouillée et le panier sur le sol. Elle le regarde, défiante, les deux mains sur les hanches.

Frédéric sait trop bien qu'il a prononcé quelques mots vexants et tente de se racheter... – En effet, tu as bien raison. C'est pas mal du tout. Enfin, c'est même très bien ! Comme il n'y a qu'un lit, je coucherai sur une couverture sur le sol et toi, dans le petit lit. Je vais quand même allumer un feu de camp devant la cab... maisonnette ; Il est trop tôt pour dormir.

– J'avais deviné que tu serais de mon avis. Tu sais, Frédéric, tu sautes trop vite aux conclusions ! Pendant que tu allumes le feu de camp, je prépare les lits et je te rejoins.

 Nul autre bruit que celui du crépitement du feu n’était perceptible sur cette île déserte. Frédéric, assis à l'Indienne devant le brasier, nourrissait le feu avec du bois qu'il avait ramassé à la noirceur le long de la plage. Quelques morceaux étaient encore un peu humides et la vapeur qui s'en dégageait se mêlait à la fumée. À l'aide d'une branche qui servait de tisonnier, il le remuait souvent, question de l'attiser. En peu de temps, les flammes dégageaient déjà un arôme, ma foi, très agréable.

 Le jeune homme est, malgré tout, songeur... – Tout arrive franchement trop vite ! Martine est tellement  entreprenante ! Aurait-elle tout planifié ça ? Je ne peux le croire ! Où tout cela va-t-il nous mener ? Et ses parents ? Elle ne me semble pas  se préoccuper de leur inquiétude... Je ne suis pas certain d'être capable de résister à ses avances très longtemps !

 – Il est beau ton feu, Frédéric! Je n'ajouterais plus de bois si j'étais toi. Tu risques de faire brûler l'île entière!   lance Martine, riant à gorge déployée...

– Je suis très heureuse ce soir, Frédéric !   avoue-t-elle, en prenant place à ses côtés... – Depuis plusieurs années, je viens souvent sur cette île, et j'y ai souvent dormi, mais c'est la toute première fois que j'y amène quelqu'un pour partager ma petite « auberge». Je suis certaine que personne ne connaît ce coin perdu et encore moins qu'il puisse être habité. Il n'y a que mes parents qui savent que je me réfugie ici à l'occasion et ils ne s'en inquiètent point. Et tout doucement, elle se rapproche et lui prend tendrement la main...

– Crois-tu au hasard, Frédéric ?  Explique-moi un peu pourquoi toi, un Québécois qui vient de l'autre côté de l'océan est là, assis à mes côtés, moi, Martine, née à Paris de parents inconnus et fille adoptive d'un couple français ? Il y a peu de temps, nous étions à des milliers de kilomètres l'un de l'autre et voici que nos chemins se sont croisés. C'est plus fort que le hasard, c'est certainement le destin. Comment l'expliquer ?  

– Je n'en suis pas sûr moi-même, mais, pourquoi essayer de comprendre ?   lui demande-t-il... – Je suis persuadé qu'il y a des événements, enfin des choses qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut accepter lorsqu'elles se manifestent... les bonnes comme les moins bonnes... en pensant qu'il y a toujours une raison pour laquelle elles surviennent. Plus souvent qu'autrement, ce n'est pas évident et, quelques fois même, très obscur.  De plus, il se peut que nous n'en connaissions jamais la cause mais là encore, il existe toujours la possibilité qu'elle nous soit dévoilée un jour, peut-être... !

  Ils bavardèrent ainsi pendant des heures en se confiant des secrets très intimes qu'ils n'avaient jamais osé divulguer à ce jour; des révélations que chacun d'eux avait gardées secrètes jusqu'au moment où ils rencontreraient cette personne spéciale. Oui, cette personne vraiment exceptionnelle, à qui ils n'hésiteraient aucunement à s’épancher.

Ce jour-là était venu, semblait-il ! 

Inconscients de l'heure tardive et si impliqués dans le partage de leur vécu, ils ignorèrent complètement le feu de camp qui, peu à peu, s'éteignit.

 – Il se fait tard et j'ai sommeil.   dit-elle, tout en baillant... 

– Allons nous coucher !   lui répond-il... 

Ils se lèvent et se dirigent vers la maisonnette. Martine allume la lampe à pétrole de laquelle émane une bien faible chaleur, mais quand même réconfortante dans cet espace restreint. S'assoyant sur le bord du lit, les lueurs vacillantes de la petite lampe flattant son corps en font ressortir toute la beauté de ses courbes; elle se dévêt et se glisse sous la couverture.

Par contre, Frédéric, avant de se déshabiller, place sa main en guise d'écran, derrière l'extrémité de la petite cheminée de verre de la lampe. Il avance ses lèvres près du rebord de l'ouverture tout en observant la flamme qui scintille et gonfle ses joues. D’un seul coup, il souffle la petite flamme qui disparait en laissant un mince filet de fumée blanche. Une fois assis sur la petite chaise de toile, il se dévêt à son tour ensuite dans la pénombre, mais pas totalement. Il s'allonge par terre, à côté de Martine, sur le lit de fortune qu'elle lui avait préparé.

– Tu es confortable ?   lui demande-t-elle... 

– Ouais… pas trop mal.   répond-il, d'un ton pas tellement  convaincant, puis… – As-tu une couverture en trop... j'ai un peu froid.  

– J'en ai qu'une seule, l'autre est toute mouillée à l’extérieur, mais on peut se partager celle-ci.    

Sur ce, elle déploie sa couverture pour couvrir Frédéric. Mais, sur le sol,  celui-ci est dans une position inférieure à la sienne. N'étant couvert que partiellement, il se tait, ferme les yeux et tente de s'endormir. 

Après quelques minutes de silence, la belle s'est déjà endormie. En se retournant brusquement dans son sommeil, ce geste entraîne  involontairement  la couverture autour d'elle, découvrant ainsi Frédéric entièrement.

Épuisé, à la suite de toutes ces péripéties, il s'est endormi lui aussi rapidement. Cependant, quelques minutes plus tard,  un grand frisson le réveille. Les deux ont abusé du  soleil ce jour-là, et lui, moins habitué, en a trop pris.

Il s'agenouille et avec grande précaution allonge son bras au-dessus de Martine tentant de récupérer un peu de cette précieuse pièce de tissu de laine. Mais, elle est solidement enroulée sous l'épaule de la jeune femme. Très doucement, il  essaye de la soulever, tout en tirant un peu la couverture. Il y est presque arrivé quand soudainement, elle ouvre les yeux et se redresse d'un bond, assise dans le lit...  – Que fais-tu là, Frédéric ? Tu ne dors plus ?   

– Je suis peiné de t'avoir réveillée, Martine, mais tu as tiré toute la couverture et j'ai très froid.    

– Je suis vraiment désolée. répond-elle  candidement... – Cette couverture est trop étroite, pourquoi ne couches-tu pas à mes côtés?

Silencieusement, Frédéric en frissonnant, se lève et se réfugie sous l’épaisse pièce d’étoffe tout en gardant une minuscule distance entre Martine et lui. Celle-ci lui fait un peu de place en se tassant vers le fond.

Il se sent bien maintenant, allongé à la place qu'elle lui a cédée. La chaleur de son corps a imprégné le lit et il cesse de frissonner. Il ne veut pas l'admettre, mais il se réjouit qu'elle n'ait apporté qu'une seule couverture, l’autre étant demeurée à l'extérieur, trop mouillée. Pour un court instant, il lui vient à l'esprit que toutes ces coïncidences ont peut-être été planifiées. Mais, il chasse rapidement cette idée; se rappelant encore leur longue conversation et de l'épisode pendant lequel ils avaient partagé tant de secrets.

Comme elle s'était révélée complètement à lui de plus d'une façon, il devint convaincu que Martine n’épousait pas le type de femme qu'il s'était indûment imaginée plus tôt sur la plage.

La chaleur qui émane du corps de la jeune femme à quelques centimètres à peine de lui, l'arôme de son parfum, la proximité intime des deux corps dans la noirceur de la nuit, deviennent des éléments déclencheurs qui les mènent maintenant vers l'inévitable. Frédéric n'a nullement l'intention de laisser passer cette opportunité.

Et, ce qui devait arriver...  arriva.

 Frédéric se tourne lentement vers Martine et l'enlace tendrement. Elle aussi s’approche vers lui et l'accepte dans ses bras en l'embrassant amoureusement. Elle n'offre aucune résistance. Les deux réalisent qu'ils ne s'amusent plus à des jeux d'enfants comme ils l'avaient fait sur le sable blanc de la plage. Mais maintenant, ils s'adonnent à un engagement beaucoup plus sérieux... le jeu de l'amour.

Et dans la tête de Martine, roulent sans cesse ces mots que Frédéric a prononcés lorsqu'ils bavardaient devant le feu de camp... –  Je suis persuadé qu'il y a des événements inexplicables qu'on ne peut pas comprendre et qu'il faut accepter lorsqu'ils se manifestent... les bons  comme les moins bons... en pensant qu'il y a toujours une raison pour laquelle ils surviennent...

  Cette première nuit ensemble fut longue mais les deux amoureux ne dormirent que très peu. Ils restèrent au lit jusqu'à midi, bavardant et se révélant d’autres secrets intimes.

Frédéric se leva le premier et pour aucune raison particulière, tenta d'attiser de nouveau le feu, ce qui lui semblait logique dans les circonstances. Pourtant, il se remémorait chacun des moments de sa première nuit avec Martine, sa première nuit passée dans les bras d'une femme, sa première expérience d'amour.

 Un vent froid en provenance du nord et plus fort que la veille souffle dans son visage et le ramène péniblement à la réalité. Le temps a  beaucoup changé et Frédéric est inquiet. N’ayant plus de nourriture à leur disposition, il n'est pas question de rester sur l'île plus longtemps.

– Tu as bien dormi ?   demande Martine, debout, baillant et s'étirant, en tenant ouvertes les deux moitiés de la toile qui sert de porte à la maisonnette... 

– Oui Martine, mais nous devons être prudents et rentrer maintenant ! Le temps s'est gâté !   lui répond-il anxieusement...

– C'est plutôt le contraire, Frédéric. Ce vent que tu crains nous ramènera à la maison en moins de dix minutes. Il vient de la bonne direction et favorisera notre retour au port.   réplique-t-elle, d'une façon rassurante...

 


La Face Cachée du Bonheur
Roman de Léo Beaulieu

Tous droits réservés 1998 © 466377

 


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Le Grenier de Bibiane