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Chapitre 22

La sentence

 

Tous les journaux de l’état de New York, de même que ceux publiés au-delà des frontières américaines, affichaient exclusivement en première page le compte-rendu de ce fameux procès intitulé :

« L’AFFAIRE GOLDBERG », et en sous-titre, « EXPLOITATION DE MINEURES À MANHATTAN ».

La Presse américaine surtout exploitait exagérément cette affaire sordide comme étant le plus grand évènement depuis le ‘crash’ boursier d’octobre 1929.  Exposant sans ménagement les agissements de ce personnage bien connu de la région, ils révélaient des noms… et plusieurs d’entre eux visaient des personnages prestigieux occupant des postes d’envergure au sein de la communauté locale.  Pour la majorité des personnes impliquées de proche ou de loin, c’était la honte et la ruine.  D’autres, membres directs de l’organisation de ce commerce à la solde de Goldberg, furent condamnés à des peines extrêmement sévères, comme c’est la norme aux États-Unis.  Internés dans ces prisons malfamées, les pensionnaires s’occupent à leur façon bien particulière des condamnés de ce genre de crime contre les enfants.  Selon la coutume, ils en sortent peu de temps après leur incarcération, les pieds devant, allongés dans des boîtes de bois ; la justice des détenus de ces geôles étant plus sévère encore que la durée de réclusion.

L’autre facette de ce drame n’avait pas pour autant trouvé la solution satisfaisante pour toutes les adolescentes ; les ‘filles de Goldberg’, soudainement en liberté, ne savaient plus où se réfugier.  Quelques-unes retournèrent chez leurs parents; par contre, la majorité des jeunes filles prises en charge par le Service de la protection de la jeunesse se retrouva dans des foyers d’accueil.  Terminé ce genre de vie de grand luxe auquel elles s’étaient habituées.  Leur ‘libération’ de l’emprise du monstre s’avérait alors pour certaines un châtiment plus austère que celui des instigateurs de ce réseau.

Nonobstant la parade de plusieurs témoins importants appelés par la défense pour tenter de disculper le principal accusé, Goldberg, le procès dura huit longs mois.  Tenu à huis clos pour protéger l’identité des mineures, on ne put empêcher la fuite de bribes d’informations dont s’abreuvait allègrement la meute de journalistes, chercheurs de sensations fortes de la presse écrite.  L’acharnement avec lequel Maître Nelson avait conduit la poursuite ainsi que le témoignage accablant de Jason et d’Édith eurent tôt fait d’accélérer passablement les procédures. 

Nos deux principaux témoins reçurent des offres monétaires magistrales pour des entrevues privées avec des éditeurs de journaux à potins de même que d’une maison d’édition réputée. La description détaillée de ce qui s’était réellement passé dans la maison du monstre Goldberg devenait essentiellement le sujet de conversation des gens de la région qui ignoraient que des actes si abjects s’étaient déroulés presque à leur porte.

Enfin, le calme revint… ou presque… !  La justice new-yorkaise avait sommé Édith de quitter Manhattan et de retourner au Canada dans les dix jours qui suivirent la clôture de cet interminable procès. 

Une fois les événements passés, nos deux amoureux de retour à l’appartement de Jason discutent de l’avenir qui, dorénavant, leur semble plus prometteur.  Cependant, une décision importante doit être prise et elle revient à Édith.

– Penses-tu, mon chéri, que je devrais accepter l’offre du ‘ National Inquirer ’ ? Tu sais, ce renommé magazine qui publie toutes ces histoires sordides qui surviennent un peu partout ?  As-tu idée du montant faramineux qu’ils m’offrent ?  Imagine un peu !  Cent mille dollars pour la publication de ma biographie et, si je leur donne l’exclusivité, eh bien, ils doublent la prime ! Tu conviendras que c’est une somme colossale, n’est-ce pas, Jason ? 

Étonné de l’apprendre, il resta cependant sur une position neutre : 

- Évidemment, tu parles !  Mais c’est une décision qui te revient, mon amour !  Sois assurée que je serai d’accord avec ton choix.

Cette réponse a l’heur de la réconforter.  Au moins, elle pourra compter en toute quiétude sur son appui.  Mais, il n’en demeure pas moins que de pénibles souvenirs renaîtront de leurs cendres lors des révélations.  Ce ne sera pas chose facile pour une si jeune femme que la Vie a oubliée de choyer depuis son enfance !

- Je sais… que je devrai recommencer à raconter tous ces horribles détails !  Le procès m’a vidée de toutes mes énergies…  et de vivre tout ça encore une fois, me fait peur, très peur !  Songeuse quelques moments, elle se tut.  Finalement, se redressant comme pour mieux faire face à ce nouveau défi :

– Mais ce n’est pas tout, Jason !  J’ai d’autres soucis… je crois que je suis enceinte !

La promiscuité des jeunes amoureux pendant ce long séjour devait en arriver là !  Infailliblement, les gestes et les échanges auxquels s’adonnaient les deux tourtereaux qui, au tout début, ne  semblaient que des effusions anodines de tendresse et sans conséquences, s’avéraient plus graves.  Seuls au monde, ils expérimentèrent des besoins naturels… poussant le désir et la curiosité à aller plus loin dans leurs ébats… jusqu’à l’ultime scénario.  Chacun sait que l’amour et la jeunesse sont une combinaison explosive, difficile à contrôler… et comme tant d’autres, ils ne purent la maîtriser.

– Édith…!  Qu’est-ce que tu racontes ?  Enceinte… ? s’exclame Jason, décontenancé par cet aveu… – Tu n’avais donc pas pris de précaution ?  Avec l’expérience que tu possèdes… moi, je croyais fermement que tu faisais attention… !

Elle passe bien près de s’étouffer d’étonnement, mais retrouve vite son aplomb.  La colère tinte sa voix :

- Non, mais qu’est-ce que j’entends ?  Es-tu vraiment sérieux ?

Articulant avec soin, elle continue sur la même lancée et précise :

- « L’expérience que je possède » ?  Est-ce bien ce que tu as dit ? répond-elle, les yeux flamboyants de rage devant la calomnie de Jason… elle qui s’attendait à une réaction toute autre.  – Je regrette de devoir te le dire, mais tu es méchant à mon endroit… !  Sans aucune preuve, tu insinues que je me suis déjà donnée à d’autres ?  De quel droit tu affirmes ce préjugé envers moi ?  Tu me fais mal, Jason !  Tellement mal !

Totalement démolie, ses épaules se soulèvent au rythme saccadé des sanglots.  Une douleur intense dans la poitrine la force à se taire.  Devant cette vie qui, soudain, s’annonce, il n’y a que de l’abattement, un grand découragement à défaut du réconfort puisé dans les bras de la seule personne en qui elle a confiance.  Oui, Jason est pourtant sa seule ressource… 

Silence de Jason !  En prononçant ces mots injustifiés, il avait sous-estimé cette fille.  Elle ne les méritait pas.

Le jeune homme bouleversé… complètement renversé par cette nouvelle à laquelle il était loin de s’attendre et cette situation qu’il n’a pas su éviter manque totalement de vocabulaire pour se défendre.  En fait, il en a déjà trop dit au goût de la petite. 

Navré devant la stupidité de sa réaction qui rejette du revers de la main la responsabilité de ses agissements, le visage infiniment triste, il réalise le cauchemar qu’il lui inflige.

– Ah… mon Dieu !… Qu’est-ce que j’ai dit là… ?  Quelle maladresse !  J’ai encore réagi trop impétueusement !  L’annonce d’être papa à vingt ans m’a complètement terrassé…  Édith, je t’en prie, sauras-tu me pardonner ?  Tu sais que je t’aime à la folie, je te l’ai prouvé, il me semble.  À l’annonce de cette possibilité de grossesse, j’ai perdu le contrôle.  Je ne voulais pourtant pas insinuer quoi que ce soit, je te le jure, Édith !

Avec une infinie douceur, il ose s’approcher de sa jeune compagne, fléchit les genoux et une fois tout près d’elle, la serre contre lui et murmure plusieurs fois à son oreille:

- Pardon, pardon, ma p’tite chérie !

Jason l’a vraiment blessée… comme un coup de poignard droit au cœur… !  Hélas, c’est son tempérament… explosif en maintes occasions qui a pris le contrôle et ce n’était pas recommandé, surtout lors d’une confidence divulguée après autant de moments vécus difficilement !  Il devra au plus tôt s’en corriger s’il veut conserver l’amour de sa dulcinée, il le réalise bien.  Sa maladresse est à peine pardonnable !  Elle n’augure rien d’heureux dans une relation durable s’il n’y met pas l’effort pour rompre avec ce comportement indigne.  C’est urgent !

Les deux sont exténués… c’est compréhensible : le procès fut long et ardu !  À maintes reprises, le procureur a tenté de discréditer le témoignage du témoin principal, Édith.  Il avait même laissé planer qu’il se tramait un complot entre celle-ci et Jason.  À la vue de ces accusations non fondées et malgré l’embarras de la situation, l’avocat de la poursuite, Maître Nelson, appela sa propre fille à la barre des témoins.  On peut facilement imaginer que de poser des questions très pointues et pénibles à sa propre fille devint un exercice fort laborieux et cruel, d’autant plus qu’elle confessa avec une froideur rigoureuse toutes les machinations sordides endurées sous la pression de ce monstre.

– Ah… ! Ma chérie… !  J’ai osé présumer des actes que tu n’as pas commis.  Quel être grossier, je peux maintenant te paraître !  Tu sais bien pourtant que je ne suis pas méchant, Édith.  Me crois-tu quand je te l’affirme ?  Si tu savais à quel point je suis dévasté par toute la peine que mes paroles t’ont causée.  Jamais je n’aurais pensé t’atteindre si profondément par mon manque de jugement…  Je suis honteux...

Et voilà, c’est au tour du jeune homme de fondre en larmes… 

 


   

 

 


20, Roman inédit de Léo Beaulieu
Collaboration spéciale : Angèle Brouillette
Graphisme et mise en page : Pierrette Gagnon et Bibiane Grenier

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