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Chapitre 2


La tache de sang (suite)

 

 

Malgré ses deux fugues ratées, tenace, Edith avait encore osé fomenter un nouveau plan qui lui permettrait, croyait-elle, de quitter à tout jamais cette horrible maison. Par contre, il lui fallait de l’argent pour mettre son dessein à exécution et l’opportunité se présenta.

 

En effet, depuis quelque temps, le fils de l’épicier du village se pointait à chaque semaine à la résidence pour acheter des œufs frais. Les nombreuses pondeuses fournissaient plus d’œufs qu’il en était nécessaire pour les besoins des pensionnaires. Billy, qui en avait la charge, comptait sur la présence d’Edith, plus maligne que lui, pour effectuer une bonne transaction. Grâce à sa débrouillardise et à sa facilité avec les chiffres, Édith hérita ainsi de la responsabilité de la vente des œufs et devait accompagner le jeune garçon jusqu’au poulailler avec sa camionnette. Le jeune de 17 ans n’avait d'yeux que pour cette jolie fille futée et elle s’en était rapidement rendu compte. Entretenant l’intention de capitaliser sur ce point, elle majorait les prix toujours un peu plus à chaque fois, prétextant l’augmentation des coûts de la moulée, etc. Avec habileté, elle dissimulait ensuite ce léger supplément. Malgré tous ses efforts, elle n’avait toujours pas amassé suffisamment d’argent pour réaliser son plan. Son nouveau stratagème était de convaincre Billy de lui permettre de se cacher dans la camionnette afin de retourner au village, puis de prendre l’autocar en direction de la grande ville.

 

Tous les lundis, c’était la corvée de la lessive à la résidence et, assignée à cette tâche ingrate, Édith se hâtait à terminer sa besogne afin de rencontrer Billy, au poulailler. Habituellement, le jeune homme s'y pointait vers les treize heures. Ce jour-là, elle avait décidé que le moment était venu de faire le grand saut. Elle ne disposait pas autant d’argent qu’elle croyait suffisant pour une autre fugue, mais de cette vie, elle n’en pouvait plus. En effet, continuer à se faire exploiter par David, être harcelée par le cuisinier et travailler comme une mercenaire, c’était devenu une existence insupportable à subir quotidiennement.

Machinalement, tout en faisant le tri des vêtements de couleur foncée de ceux qui étaient blancs, elle s’assurait également que toutes les poches étaient vides. Avec dédain, elle tenait du bout des doigts la salopette encrassée de David. S'apprêtant à la lancer dans le tas de linge foncé, soudainement, l’idée lui vint du billet de 20 dollars que David avait enfoui dans une poche. Malgré l’apparence dégoûtante de la vieille combinaison entachée d’huile et de sang séché, elle passa sa main dans les énormes poches.

– Si jamais il avait pu l’oublier ! Elle tâte avec une minutie répugnante tout au fond pour en ressortir un billet froissé. Bravo! Maintenant, je suis plus assurée d’avoir suffisamment d’argent pour mettre mon plan en marche ! Elle examine avec soin le billet, se demandant s’il était suffisamment acceptable pour ne pas soulever de questions. Certes, une tache d’huile ici et là, une goutte de sang du lièvre éventré qui avait éclaboussé et imbibé la salopette. – Il me semble en bon état malgré les taches ! et l’enfouit prestement dans son soutien-gorge.

 

Treize heures! À trier les oeufs, au poulailler, Édith attendit fébrilement l’arrivée de son « sauveur ». Préparé à cet effet depuis quelques semaines déjà, son sac d’école rempli de trucs utiles lui servira pour le voyage. – Enfin, qu’est-ce qu’il fait donc ? Normalement, je suis de retour à la buanderie pour le repassage avant 13heures et demie. C’est curieux! Surtout qu’il se pointe au poulailler toujours avant moi. David va certainement se douter de quelque chose ! Qu’est-ce qui peut bien le retarder aujourd’hui ? Le moment est mal choisi !

 

 Les yeux collés dans l’écart de deux vieilles planches du mur de la bâtisse, elle épie le moindre bruit et attend avec anxiété l’arrivée de Billy. Oh! Malheur ! Qu’aperçoit-elle ? David, venant en direction du poulailler.

 

– Mon plan est foutu encore une fois ! Qu’est-ce que je vais faire ? Affolée, elle se hâte de cacher son sac dans un coin de la grande bâtisse pour aller hypocritement à la rencontre de David.

 

– Billy est en retard ? lance David. Et sans rien ajouter, ni attendre de réponse, il poursuit son chemin vers la grande remise afin de vérifier et réparer une pièce d’équipement quelconque servant à la culture de ses potagers. Pendant un court instant, Édith reste figée comme une statue, jusqu’à ce que le son aigu du klaxon de la camionnette de Billy qui arrive à toute vitesse, la ramène à la réalité.

 

– Vite Billy! Nous devons nous hâter et charger les œufs dans la camionnette. Je dois absolument te raccompagner au village, j’ai des courses à faire.

 

– Oh! J’sais pas là ! Mon père m’a bien interdit de prendre quelqu’un à bord de la camionnette ! réplique le jeune Billy, troublé de devoir refuser la demande de sa chère Édith.

Alors, Édith se voulant convaincante, s’avance près de la fenêtre de la camionnette, grimpe sur le marchepied, avance la tête dans l’embrasure, prend le jeune adolescent par le cou et l’embrasse langoureusement. Fatalement, comme si de rien n’était, ayant chargé les œufs dans le véhicule, elle monte à bord et prend place à côté du jeune Billy, son sac d’école accroché autour du cou.

 

Un présage peut-être de sa façon d’opérer qu’elle utilisera dans l’avenir pour obtenir tout ce qu’elle désirera. Qui sait ?

 


 

 


20, Roman inédit de Léo Beaulieu
Collaboration spéciale : Angèle Brouillette
Graphisme et mise en page : Pierrette Gagnon et Bibiane Grenier

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Le Grenier de Bibiane