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Table des matières |
Chapitre 1
La tache d’huile
Le chemin du retour était long. Les heures s'égrenaient une à une et,
pourtant, la destination finale ne semblait pas plus proche qu'au moment
du départ. Il faisait nuit depuis longtemps déjà. Une misérable nuit
d'automne noire et pluvieuse qui semblait envelopper toute la nature d'un
voile si épais, qu'on aurait dit impénétrable.
Mais, Jean ne voulait pas s’arrêter. Il avait hâte de rentrer à la maison;
son périple de représentant des ventes à l’étranger ayant été suffisamment
ardu.
Sa nouvelle clientèle, soustraite avec grande difficulté des mains de ses
compétiteurs, lui avait fait la vie difficile et il s’en ressentait
encore. Les mots durs dont il avait été contraint de tenir compte sans
rouspéter résonnaient toujours dans ses oreilles. Le client a toujours
raison, paraît-il.
La compagnie pour laquelle il oeuvrait depuis plusieurs années déjà le
laissait tomber. Démontrant une flagrante négligence et irresponsabilité,
elle n’honora pas les délais de livraison que Jean avait promis à ses
nouveaux clients et ces derniers n’étaient pas allés par quatre chemins
pour lui faire connaître leur désenchantement.
Tout ça lui trottait dans la tête.
– À quoi ça sert… de se fendre en quatre… de se démener comme un fou et de
promettre aux gens tout en sachant qu’il n’y a qu’une chance sur cent que
celle-ci se matérialise ? dit-il tout bas tout en conduisant sa voiture.
Jean Dupont, un homme foncièrement honnête, efficace et plein de
ressources, méritait bien la confiance démontrée par son employeur. On le
chargea de la tâche de faire la conquête d’un secteur difficile de la
province, une zone chevauchant les limites de la frontière américaine.
Quelle lourde tâche ! Pour sa compagnie au seuil de la faillite, ce nouveau
territoire se révélait un marché des plus intéressants qu’aucun autre de
ses confrères n’avait réussi à accaparer.
Seul un meilleur produit et des livraisons à temps pouvaient les
convaincre. Pour arriver adroitement à les séduire, Jean dut exagérer
effrontément sur la qualité du produit et principalement, mettre beaucoup
d’emphase sur la promptitude des livraisons de sa compagnie. Il croyait
bien qu’au moins les premières commandes seraient livrées à temps.
Mais non, tout au contraire, il n’en fut rien. On dépassa lamentablement
les délais… et de plusieurs jours en plus.
Jean, en déformant la réalité, risquait de ternir sa réputation à tout
jamais et dès lors, on ne lui ferait plus confiance et il le réalisait fort
bien.
– J’avais grand besoin de ces nouvelles acquisitions. Les généreuses
commissions touchées sur chacune des ventes auraient bien fait mon
affaire. Et ma Louise qui doit accoucher bientôt d’un troisième enfant…
C’est assez évident que pour un certain temps… nous serons financièrement
très restreints. Ce supplément aurait été bien utilisé… enfin !
Les minutes, les heures s’écoulaient inexorablement et la voiture filait à
vive allure sur un pavé détrempé. Depuis quelque temps, ne croisant plus
d’autres véhicules sur son chemin, Jean se crut complètement seul sur une
route déserte qui devenait de plus en plus hostile. Obligatoirement, il
ralentit considérablement sa vitesse de croisière, la chaussée devenant
périlleuse à tout moment. De toute façon, il souhaitait s’arrêter aussitôt
qu’un signe quelconque de civilisation se pointerait à l’horizon, un
endroit enfin pour se reposer et se restaurer un peu.
– Est-ce possible que ce parcours n’ait pas de fin ! Je ne me souviens plus
de ce chemin… aurais-je pris un mauvais tournant à la sortie de
l’autoroute ? Voyons ! Ce n’est pas la première fois que je passe
dans le coin, quand même ! dit-il à haute voix comme s’il voulait s’en
convaincre.
– Merde ! Et moi qui avais si hâte de rentrer à la maison… il y a plus de
dix jours que je traverse ce pays en tous sens et j’ai l’impression de
m’éloigner plutôt que de me rapprocher.
– Puis, je me fais du souci pour Louise… la pauvre ! Toute seule avec les
deux enfaaannn… ! crie Jean qui freine de toutes ses forces en donnant un
violent coup de volant vers la droite pour éviter une forme humaine
allongée sur le pavé.
Vif comme l’éclair, il allonge le bras, attrape le frein d’urgence puis
l’applique de toutes ses forces.
Aussitôt, sa voiture s’immobilise à quelques centimètres à peine de
l’obstacle sur la chaussée. Débouclant sa ceinture de sécurité, il ouvre
prestement la portière de l’auto, se précipite vers l’avant pour vérifier
ce qui venait de se produire.
– Mais… mais c’est le corps d’une personne ! Une jeune femme ! s’exclamant
à haute voix tout en s’agenouillant auprès d’elle pour lui venir en aide.

20, Roman inédit de Léo Beaulieu
Collaboration spéciale :
Angèle Brouillette
Graphisme et mise en page : Pierrette Gagnon et Bibiane Grenier |
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